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LDCDDA l’occasion du salon du livre de Mons (Belgique) qui s’est tenu fin 2015, j’ai pu découvrir un nouvel opus BD consacré aux traditions de cette ville du Hainaut : Le dernier combat du dragon. Profitant d’une séance de dédicace, la première puisque la BD venait tout juste de sortir des presses, j’ai pu m’entretenir avec les deux très sympathiques auteurs-dessinateurs et j’ai ensuite pu découvrir ce nouvel opus.

Le dernier combat du dragon, album réalisé en 41 semaines environ, à raison d’une semaine en moyenne par planche, résulte d’un véritable combat au sens propre.

Le montois Antonio Cossu est l’initiateur de ce projet à quatre mains. A la fois auteur de BD et professeur/directeur de l’option Bande dessinée de l’Académie des Beaux-Arts de Tournai (enseignement artistique supérieur) depuis 1988, Antonio Cossu explique avoir été contacté il y a une dizaine d’années pour une commande qui aurait dû porter sur une reconstitution historique en BD des principaux épisodes de la ville de Mons. Un ouvrage de facture classique mais qui ne verra finalement jamais le jour. Pourtant, Antonio Cossu conserve l’idée.

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Blason de la ville de Mons: de gueules au château d’argent à quatre tourelles, dont les deux intérieures portent des guidons d’or et les deux extérieures le globe impérial, surmonté de la croix. De même un blason ayant au-dessus de la porte les armes du Hainaut et, sous la herse, un chien de garde, d’argent. Le dit château posé sur une terrasse de sinople, l’écu timbré d’une couronne d’or.

A partir de 2001, Antonio Cossu s’associe à 2 reprises avec Benoît Fluviaux (Les voyages de Jhen notamment), un autre montois, diplômé de l’atelier BD de l’Académie des Beaux-Arts de Tournai justement dirigé par Antonio Cossu. 

En 2012, ils réalisent Saint-Amand, l’aventurier, un joli succès d’édition qui leur permet d’envisager un projet un peu plus personnel. Ils souhaitent centrer leur récit sur un des épisodes d’une commémoration religieuse et folklorique de Mons, la fête annuelle de la ducasse, plus communément appelée « Doudou ».

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Affiche de la Doudou 2015

Au lieu de se concentrer sur un album pédagogique, selon eux trop conventionnel et moins accessible aux plus jeunes, ils choisissent de produire un ouvrage de fiction autour du sujet et qui rendra compte des dernières évolutions de la manifestation. Faisant appel aux meilleurs connaisseurs des traditions et du folklore montois, ils peaufinent leur scénario. Ils lancent ensuite une souscription locale qui permet finalement un premier tirage à 500 exemplaires via la maison d’éditions d’Antonio Cossu, Oro productions.

J’étais très intéressée par cet album car j’avais pu assister quelques mois auparavant à une partie des festivités.

L’année d’édition est très symbolique car 2015 est, pour la ville Mons, à plus d’un titre une grande année. Non seulement Mons est Capitale européenne de la culture mais on célèbre aussi en cette année la 666ème Doudou. 666 étant un nombre maléfique, cela  laisse présager que les forces du mal tenteront de prendre l’avantage à la faveur de la célébration symbolique de la Doudou. C’est du moins le point de départ du scénario de la BD, Le dernier combat du dragon.  

Dans cet album, on fait la rencontre de 3 jeunes gens. La première, Lucy est, chargée de projets pour le patrimoine culturel de ville de Mons. Son compagnon, Adam, est programmeur informatique indépendant. Il travaille comme consultant sur certains projets de Lucy. C’est à ce titre, qu’il a rencontré Peter, un anglais concepteur de jeux vidéos, qui a créé un jeu vidéo sur la Doudou.

Après un vernissage consacré à l’événement Mons 2015, Capitale européenne de la culture, lors duquel Peter doit présenter son jeu vidéo au Bourgmestre (équivalent du maire en Belgique), Elio Di Rupo, le trio se promène dans le centre-ville.

Sur la Grand-Place (équivalent de la place de l’hôtel de ville), ils sont interpelés par un personnage insolite qui annonce la fin des temps. Cette malédiction, relayée abondamment par les médias, met en émois tous les Montois et enclenche une série d’évènements qui vont entraîner Peter, Lucy et Adam dans une course poursuite pour empêcher l’inconcevable de s’accomplir.

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©Oro productions

La Doudou est une fête très codifiée. Elle a lieu lors du week-end de la fête de La Sainte Trinité (le dimanche qui suit la Pentecôte, soit le huitième dimanche après Pâques). Depuis 2005, cette fête est reconnue comme chef-d’œuvre du patrimoine oral et immatériel de l’humanité par l’UNESCO (Liste des Géants et dragons professionnels de Belgique et de France).

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©Oro productions

Tout démarre d’une procession organisée au XIVème siècle pour conjurer la peste en 1349. Aujourd’hui 4 moments forts caractérisent la Doudou autour de 2 lieux, la collégiale Sainte-Waudru et la Grande Place. 

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Vues aériennes de la collégiale Sainte Waudru à Mons

1 – La « refondation » de la cité

La première étape des festivités est la descente de la châsse contenant les reliques de Madame Sainte Waudru, fondatrice et protectrice de la cité de Mons. Elle demeure exposée avec le reste des reliques dans la collégiale qui lui est consacrée au centre de Mons.

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La châsse de Sainte Waudru est conservée en hauteur au-dessus du choeur ©E. Renucci

Voir un reportage photos sur la préparation de la descente de la châsse

La Descente de la châsse des reliques de Madame Sainte Waudru, fondatrice de la cité fait l’objet d’une cérémonie grandiose le samedi des festivités. Au cours de celle-ci, le Doyen de la collégiale confie au Bourgmestre les reliques de la Sainte en vue de la procession qui aura lieu le lendemain dans les rues de la ville de Mons. Cette tradition est scellée par l’air du Doudou entonné avec ferveur par toute l’assistance. Cet air sera scandé tout au long des festivités.

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Publicité d’une brasserie de la région de Mons portant les paroles de l’air du Doudou, « El Doudou » 

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©Oro productions

2 – La « réaffirmation de l’espace de la cité »

Le dimanche matin, la châsse est posée sur un char d’apparat, le Car d’Or. En plus de la châsse, prennent place dessus, un prêtre et des enfants de choeur. 

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Lorsque le Car d’Or, attelé à six robustes chevaux de trait sort de la collégiale, c’est le coup d’envoi de la procession qui va se dérouler autour de la vieille ville. 

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Le char marquera 5 haltes au cours desquelles seront lus, par le prêtre du Car d’or, les miracles attribués à Madame Sainte Waudru. Les fidèles tendront divers objets aux enfants de choeur. Ces derniers les appliqueront sur la châsse afin qu’ils acquièrent la vertu de porte-bonheur.

De plus, dans le défilé à l’occasion de la commémoration du centenaire de la Grande Guerre et de la bataille de Mons, des reconstitueurs mêlant soldats britanniques et anges sont intégrés au cortège. J’avais déjà évoqué cet aspect de l’histoire de Mons au travers d’un précédent article

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©Oro productions

La population se masse en nombre pour assister au défilé des milliers de reconstitueurs, répartis en une soixantaine de groupes et qui défilent en costumes d’époque. Ils redonnent vie aux  confréries et corporations de la ville. 

Parallèlement, le dragon sort de son antre et se prépare pour le reste des festivités.

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La « bête » sort de son antre ©E. Renucci

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©Oro productions

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©doudou.be

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3 – Une « ascension » vivante

En toute fin de parcours, a lieu le temps fort de la Procession. Le Car d’Or, en queue de cortège, doit remonter d’un seul élan la Rampe Sainte-Waudru, la rue pavée et pentue qui borde la Collégiale, avant d’y rentrer à nouveau.

A midi, au signal donné par les trompettes thébaines, le Car d’Or et ses précieuses reliques prennent leur élan. Derrière l’attelage, une folle course d’une vingtaine de secondes s’engage. L’excitation est à son comble et la foule, comme un seul homme, hisse l’attelage jusqu’au sommet. Il faut dire que l’enjeu est d’importance : la légende prétend en effet que le Car d’Or doit gravir d’un seul élan la rampe pour éviter le malheur à la ville.

4 – Un combat pour la pérennité de la cité

Les reliques de Madame Sainte Waudru à peine de retour dans la collégiale, on passe au point d’orgue des festivités, le Combat dit Lumeçon. La BD comprend d’ailleurs un dossier explicatif sur cet aspect. 

Le terme de Lumeçon dériverait de de limaçon ou limace, référence imagée au mouvements circulaires effectués par les acteurs du combat dans l’arène où il se déroule. Alors que les forces incarnants le « bien », Saint-Georges et ses adjuvants tournent dans le sens horaire, le mal agit en sens contraire (complémentarité et opposition). 

Il est 12h30: les acteurs du Combat descendent triomphalement de la Collégiale vers la Grand-Place par la rue des Clercs. La foule s’est amassée autour de l' »arène » et tente au passage de la « bête » d’arracher quelques poils de la queue lorsqu’il ne s’agit pas d’un autre trophée porte-bonheur

L’origine du combat du Lumeçon va de paire avec la création à Mons d’une confrérie au XIVème siècle: celle de Dieu et Monseigneur Saint Georges. Défilant lors de la procession de la Trinité avec la châsse de Saint-Georges, cette confrérie va rapidement introduire un simulacre religieux portant sur le combat de leur Saint protecteur. Au XVIème siècle, la confrérie décline et la tradition est reprise par les échevins (élus municipaux) qui ont à coeur d’animer les fêtes.

A partir du XVIIIème siècle, suite à un encadrement étroit des manifestations religieuses, le « jeu de Saint-Georges » disparaît. D’autant que Saint-Georges est éclipsé par un personnage pseudo-historique, le chevalier Gilles de Chin.

Au XIXème siècle, il réapparaît mais confiné à une activité pour les classes populaires. De plus, sous la pression du clergé qui ne souhaite plus mêler des activités « profanes » à la procession, en 1819, le jeu est déplacé vers la Grand Place où il se déroule depuis. Vers 1850, une palissade est installée pour séparer les acteurs du public (Elle sera ensuite remplacée par une corde). Le jeu est finalement codifié par écrit en 1914.

Après l’intermède des deux conflits mondiaux, le combat dit Lumeçon va connaître un nouveau souffle notamment grâce à l’action à partir des années 70 d’un avocat montois, Georges Raepers. Ce dernier va scénariser le combat en mettant en place une « symbolique des personnages, des nombres et des couleurs ». Car « Tout jeu a ses règles. Elles déterminent ce qui aura force de loi dans le cadre du monde temporaire tracé par le jeu.(…) Aussitôt que les règles sont violées, l’univers du jeu s’écroule. Il n’y a plus de jeu. » (Johan Huizinga, Homo lunes  Essai sur la fonction sociale du jeu,  Gallimard, 1951, pp. 31-32). 

C’est aussi Georges Raepers qui intègre au jeu les personnages féminins symbolisant la cité passée et en devenir.

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©Oro productions

Place alors à un affrontement très codifié, y compris dans ses aspects violents, avec des phases ou des tableaux successifs pendant lesquels Saint-Georges combat symboliquement le dragon, d’abord à la lance, puis au sabre et enfin au pistolet.

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Depuis 1999, un mouvement radical humoristique revendique cependant pour la fin du terrassement du dragon, considéré comme un acte barbare et moyenâgeux, il s’agit du  « Front Montois de Libération d’en Biette » (« de la bête ») ou en abrégé le FMLB.

Pour être complet sur la Doudou, j’ajouterai que d’autres festivités se tiennent en dehors des principaux évènements décrits. Globalement on retiendra que le centre-ville de Mons est en fête toute la semaine précédant la Doudou elle-même: braderie, animations musicales et concerts dont un Festival de Musiques militaires animent la ville. Une retraite aux flambeaux a également lieu le samedi soir après la descente de la châsse de Madame Sainte Waudru.

Enfin, les enfants sont désormais pleinement intégrés aux festivités. Pour perpétuer les traditions, dès le plus jeune âge, ces derniers peuvent participer à un combat qui leur est spécifique, le combat dit du Petit Lumeçon organisé pendant le week-end, une semaine plus tard.

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Remarque: Je n’ai pas encore, à ce jour, pu visiter le musée du Doudou qui a ouvert à Mons en 2015 afin de préserver ce patrimoine mais je ne manquerai pas de mettre à jour cet article si besoin après une prochaine visite ;).

Le dernier combat du dragon, Oro productions, 2015.

Retrouvez l’actualité de L’histoire en bulles sur tumblr et Facebook

1 – Ils en parlent

2 – La page Facebook de la BD

3 – Reportage sur la création de la BD

4 – Le musée du Doudou à Mons

5 – Dictionnaire amoureux du Doudou 

©Oro productions

©Oro productions

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