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« Not a soul in the world could be in despair when he is glancing at the fabulous stage des Folies Bergère. Think of the footlights bright and gleaming, le strip-tease, le can-can we all adore. Life is too short without dreaming… » (Traduction libre de l’auteur du blog: Pas une âme ne peut sombrer dans le désespoir lors-qu’elle jette un oeil à la fabuleuse scène des Folies Bergère.Pensez aux rampes brillantes et luisantes, le strip-teal, le can-can que nous adorons tous. La vie est trop courte sans rêve…)

Extrait de la chanson Folies Bergères, interprété par Judie Dench dans le film Nine.

Je me suis récemment rendue à Giverny pour visiter les jardins et la maison du peintre Claude Monet. Je me suis alors souvenue d’une BD que je souhaitais chroniquer depuis longtemps : Les Folies bergère.

Pourquoi cette couverture peu amène avec un titre pour le moins énigmatique? Quel lien avec Claude Monet? C’est ce que je vous propose de découvrir à présent.

J’ai longtemps hésité à franchir le pas pour feuilleter une BD dont le dessin d’entame me rappelait un style graphique à la Pierre Tombal ou Adèle Blanc-Sec mais en plus glauque et noir. Il a fallu la lecture de multiples critiques élogieuses pour que je me prête au jeu. Les Folies Bergère, on peut le deviner en regardant un peu plus attentivement la couverture qui figure un squelette en casque d’infanterie Adrian, aborde lui aussi un thème très à la mode cette année, celui de la Première guerre mondiale. Un de plus parmi les autres?

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Je ne le pense pas: Les Folies bergère est de ces albums inclassables et suffisamment atypiques pour ne pas vous laisser indifférent même si le résumé officiel de l’album est somme toute assez classique.

« La guerre 14-18. Les tranchées. Des soldats sont confrontés à la souffrance et à la mort. Considérés comme de la chair à canon par leurs chefs, ils tentent de survivre.

La guerre 14-18. Pour défier la mort, les soldats appellent leur compagnie « Les Folies Bergère » et se donnent à chacun un surnom. Dans les tranchées, ils se serrent les coudes. Plaisantent. Dessinent. Gardent espoir. Et se battent. Meurent dans d’atroces souffrances. Se suicident ou perdent la raison. L’un d’eux est condamné au peloton d’exécution et… en réchappe. C’est un miracle. Jusqu’à ce qu’on lui amène sa fillette égarée sur les terres de personne. Le propos est désespéré et les personnages sont tragiques, attachants. Les dialogues vont à l’os et le dessin, réaliste, est très  éloquent. « 

Pour autant, lorsqu’on lit la BD, on sent que le scénariste y a mis beaucoup de lui-même et s’est approprié le thème à sa manière. C’est certainement ce qui lui permet de toucher son lectorat. Zidrou a en effet tenu à revenir « sur des thèmes qui [lui] sont chers et que l’on retrouve dans quasiment tous [s]es livres : la foi, la solidarité, la rébellion, le fantastique, les bébés… » (interview pour Bodoï). 

Les multiples strates de lecture de la BD peuvent parfois décontenancer et lancer le lecteur sur des thèmes annexes ou secondaires mais je pense que c’est justement là que réside la force de cet album.    

FB100« L’’album est construit de manière très cinématographique, avec pré-générique, mais aussi pauses sentimentales et lacrymales à la manière des bons mélos, incursions à l’’arrière et pointe de fantastique [un miracle] » (Sud Ouest).

Il ne s’agit pas de se lancer dans un portrait « absolu » de la Première guerre mondiale, de vouloir dresser un tableau exhaustif des combattants et de l’atmosphère qui règne aussi bien en première ligne que dans des refuges loin du front. Au contraire, à la manière des impressionnistes, très présents tout au long du récit, par petites touches, on saisit sur le vif des bribes de drame humain, des postures, des décalages, des étrangetés…, bref la (sur)vie quotidienne en temps de guerre.


Celui qui peut moralement tenir le plus longtemps est le vainqueur : celui qui est vainqueur, c’est celui qui peut, un quart d’heure de plus que l’adversaire, croire qu’il n’est pas vaincu.” Georges Clemenceau


Si l’Histoire est violente et cruelle, l’histoire est marquée par l’humanité et les certitudes. Entre les 2, la confrontation peut être plus ou moins rude et son expression revêt de multiples formes, souvent crues et insoutenables. C’est la folie de croire au grand tout ou aux petits riens d’un temps passé, qui permet de survivre un jour de plus dans un désespoir organisé. Amour, humour, désir, autodérision, innocence, rêve, création, sens du sacrifice… la palette des sentiments se mêle pour apporter des nuances et de la profondeur à un horizon morne et monochrome que la mort seule vient chambouler. Il y a la triste réalité et la réalité « augmentée » qui permet de s’évader, de souffler, d’endurer! Il faut s’accrocher à la seconde tout en se fixant des limites, sous peine de sombrer corps et âme.

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On est très loin de l’esprit d’un ouvrage tel que Entre les lignes. Ici, l’esthétisme des dessins interagit avec le cru des propos et des situations. L’absurdité de la guerre, la dénonciation de la sauvagerie destructrice…  transpirent à chaque page. 

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Entre l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, dans cette « divine comédie », Dieu et le Diable se devaient nécessairement d’apparaître en maîtres d’orchestre de la destinée. La vision est désabusée, fataliste et très antireligieuse. 

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L’atmosphère est proche de celle des représentations d’Otto Dix, célèbre et fervent antimilitariste…  

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Der Krieg (La guerre) d’Otto Dix . Cette oeuvre, peinte entre 1929 et 1932, est un triptyque (3 panneaux repliables en bois) qui calque sa forme sur les retables des églises ©Staadliche Kunstsammlungen Dresden (Lien vers l’émission de radio Les Regardeurs, consacrée à cette oeuvre)

En parlant de religion, dans certaines critiques, j’ai pu lire les interrogations et les étonnements concernant l’ambiance mystique qui règne dans l’ouvrage, notamment du fait de l’épisode du miraculé du peloton d’exécution. Personnellement, celle-ci ne m’a pas étonnée outre mesure. Au contraire, l’épisode évoqué me semble conforme à l’ambiance de l’époque. D’autant qu’il m’en rappelle d’autres, à commencer par l’épisode des Anges de Mons chez les Anglais au début du conflit ou encore celui du « miracle de la Marne« .

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Crédo des tranchées, ou les croyances du poilu. Carte illustrée. Composition Noël Reirrac. Editeur LG – Saint-Mandé, 1915. Prose patriotique où apparaissent les principaux thèmes du discours anti-allemand : au nom de la France immortelle, grâce à leurs chefs et à leurs armes les Français triompheront de l’ennemi diabolique et criminel avec l’aide de Dieu  ©Bibliothèque de documentation internationale contemporaine

C’est aussi là que je me place en porte à faux avec l’assertion de Pierre Chauffard-Luçon, critique pour le site Le Salon Littéraire : [L’album Les Folies Bergère est« … un défi réussi : c’est un angle innovant, capturant la réalité de ce conflit – de tous les conflits – qui s’offre à nous. Cependant le lecteur n’y découvrira pas la Grande Guerre. Il n’y découvrira rien de réellement historique. Non, c’est la Guerre, le concept même de celle-ci qui s’offre à son regard. Comprendre comment des hommes peuvent se transformer en monstres, comment ils peuvent tenter de survivre dans un monde où tout fout le camp.  » 

Côté historique, l’album permet non seulement de se rappeler qu’il y a eu des centaines de « fusillés pour l’exemple« , sujet ô combien polémique mais aussi, avec un peu de curiosité, de se rendre compte, qu’il y a bel et bien eu un cas de rescapé de ce type d’exécution.

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Il suffit d’ajouter « militaire » à un mot pour lui faire perdre sa signification. Ainsi la justice militaire n’est pas la justice, la musique militaire n’est pas la musique.”

Georges Clemenceau


En ce qui concerne le fait qu’un ou qu’une « enfant » se soit perdu(e) / retrouvé(e) sur la ligne de front, je n’ai pas retrouvé d’éléments à ce sujet mais cela ne signifie pas qu’aucun évènement de ce type n’ait pu se produire. D’autant, qu’on connaît des cas d’enfants-soldats. parmi eux, celui du jeune breton Jean-Corentin Carré, engagé à 15 ans, grâce à des papiers falsifiés. Son destin a même fait l’objet d’une BD.

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Les Folies Bergère évoquent aussi ce qui apparaît comme l’un des passe-temps favoris des poilus pendant l’interminable attente : la lecture. Il s’agit bien entendu des lettres qu’on lit et relit, qu’on interprète, qu’on chérit… « Maintenant qu’il avait sa lettre dans la poche, il n’était plus pressé de la lire, il ne voulait pas dépenser toute sa joie d’un seul coup. Il la goûterait à petits mots, lentement, couché dans un trou, et il s’endormirait avec leur douceur dans l’esprit » (Roland Dorgelès, Les Croix de bois, 1919). Mais cela concerne aussi des journaux avec leurs romans feuilletons et des livres.

Les travaux de Benjamin Gilles nous rappellent que « La France est […] à la Belle Epoque, une société de lecteurs comme nous n’en connaissons plus aujourd’hui. Cette réalité tient en un chiffre : en 1914, le taux d’illettrisme de la population n’excédait pas 4% ; près de cent ans plus tard, il est deux fois plus élevé. La comparaison n’est pas destinée à soutenir un argumentaire sur l’évolution de la maîtrise de l’écrit, mais elle sert à appuyer un fait : lire était la pratique culturelle la plus répandue et la plus populaire des années 1900. » (Lectures de poilus 1914-1918, Livres et journaux dans les tranchées, Autrement, 2013, p. 14). Les tirages les plus importants de l’été 1914 sont Les Souffrances du jeune Werther de Goethe (42 000 exemplaires), La Conquête du pôle Nord de Charles Guyon (30 000 exemplaires). Bien entendu, les ouvrages germaniques disparaîtront dès les premiers coups de feu.

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Loin de s’arrêter avec le conflit, le phénomène va s’amplifier. En effet, « Le besoin de voir, de comprendre la guerre et de lui donner du sens a suscité tant au front qu’à l’arrière un engouement très important pour la lecture «  (op.cit, p. 74). En outre, elle est rendue possible par la guerre de positions, autrement dit la guerre « immobile » des tranchées. « Aussi paradoxal que cela puisse paraître, la guerre a été une découverte du temps libre pour la plupart des mobilisés« .

« Les tranchées sont généralement l’image que la mémoire collective retient de la Grande Guerre. Elles ont incarné à elles seules ce temps interminable et étiré qui a donné l’impression aux contemporains d’un conflit sans fin et sans issue. Cette phase a été précédée de combats très violents qui ont laissé peu de place à la lecture. C’est le même scénario qui se rejouera au printemps 1918, lorsque l’état-major allemand lancera une série d’offensives destinées à percer le front et à amener la victoire. Dans ces deux moments, lire n’était pas la préoccupation première. Il s’agissait d’abord de se battre et de se reposer avant de penser à autre chose ou de pouvoir feuilleter un livre ou un journal. » (op.cit, p. 131)

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Caricature publiée en avril 1915 dans l’illustré Le Pays de France

« Les lecteurs sur le front n’ont pas été les seuls à se trouver dans la nécessité d’ajuster leur comportement. Maisons d’édition et rédactions ont été aussi dans l’obligation d’intégrer ces transformations pour proposer à ce lectorat combattant une offre qui cadrait avec ses attentes. La guerre a donc autant touché l’acte de lire que les structures qui portent le développement de la lecture. »

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Soldats lisant le Progrès,©Archives départementales de l’Ain, 19 Fi.

Lorsqu’on ne lit pas, on crée, on joue, on détourne les objets avec ingéniosité ou art, on fait du sport, on photographie…, on dessine et on écrit. 

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Douilles sculptées par des poilus dans des tranchées ©G. Mariette / ECPAD

L’écriture permet non seulement de supporter la contrainte d’un environnement déshumanisé mais surtout de maintenir un lien essentiel avec l’arrière. On évalue  à quatre millions, le nombre de lettres qui circulaient chaque jour pour un total de dix milliards échangées pendant la durée de la guerre.

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Mais on n’écrit pas seulement pour soi, ses proches ou encore à sa marraine: au-delà des publications des écrivains tels que Le Feu d’Henri Barbusse, on édite aussi des « journaux de tranchées ». Laborieusement, de manière manuscrite d’abord puis également sous la forme de petites feuilles ronéotypées ou imprimées avec des moyens de fortune. La première publication de ce type sera L’écho de l’Argonne, dès octobre 1914. On comptera plus de 450 titres dont Le Crapouillot qui se distingue par un tirage à plus de 1 500 exemplaires et une longévité exceptionnelle (au-delà de la fin du conflit). Le rôle de ces feuilles de choux est essentiel pour le moral des troupes. La calligraphie est plus ou moins soignée, on décore amoureusement, on rivalise d’inventivité, de bons mots, d’humour noir. Une manière de concurrencer la propagande ou la désinformation. Mais gare à la censure! D’autant que si ces journaux sont encouragés, ils ne peuvent circuler sans autorisation en théorie. Difficile cependant de contrôler des flux énormes…

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« L’art de faire un journal au front », La revue biscuitée du briscard, n°3

C’est d’ailleurs par ce biais que va se diffuser un argot né de la rencontre des différents patois que chacun apporte mais aussi des préoccupations des troupes. Un langage dont la maîtrise permet d’ailleurs de ceux de « l’arrière ».

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Carte postale datant de la Première guerre mondiale ©DR/Mission centenaire

Le commandement organise même des représentations mêlant théâtres et autres joyeusetés, comme le cinéma. 

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Programme d’une « journée de festivités »
aux armées ©Archives départementales de l’Allier, 117 J1.

« C’est une loi inéluctable : il faut que toujours le soldat soit occupé ». Erich Maria Remarque, A l’ouest, rien de nouveau.

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La journée du poilu. Carte postale illustrée ©Bibliothèque de documentation internationale contemporaine

Surtout, pour tenir il faut pouvoir couper avec le front: à partir de juillet 1915, se développe un système de permissions. Jusqu’à cette date, seuls les blessés évacués du front peuvent passer quelques jours dans leurs familles. En mars 1915, cette mesure est déjà étendue aux officiers. Au printemps, les parlementaires font pression et finalement la généralisation du système est prise par le général Joffre le 30 juin 1915.

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De juillet 1915 à octobre 1916, les permissions concernaient entre 3 et 4 % d’une unité. Sur une compagnie de 200 hommes, on laissait partir de 6 à 8 soldats en même temps. L’attribution, la réduction ou la suppression des congés sont fonction de la situation des combats et de l’attitude du soldat. Une nouvelle réforme en octobre 1916 accorde en théorie aux soldats une absence annuelle de 3 fois 7 jours à prendre tous les quatre mois, à tour de rôle. Il y a aussi les permissions exceptionnelles pour évènements familiaux importants mais soumises au bon vouloir de la hiérarchie. Soit au mieux une soixantaine de jours sur les 1 500 jours de conflit.

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A noter: lorsqu’une bataille dure longtemps, les unités sont relevées pour éviter qu’une même troupe ne soit décimée au front. Ce que les poilus appellent le « tourniquet ». Ainsi, presque toutes les unités françaises ont combattu à tour de rôle lors de la bataille de Verdun, de février à juin 1916.

Les soldats chargés de famille et les paysans sont prioritaires afin de soutenir la vie économique du pays. D’ailleurs ces permissions dites « agricoles » pour les travaux de printemps, d’été et d’automne engendrent la colère des mobilisés appartenant à d’autres catégories socioprofessionnelles.

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Le système généralisé des permissions a bien entendu ses ratés. Il y a les abus de la hiérarchie, les offensives qui provoquent des retards difficiles à rattraper et l’acheminement par trains spéciaux n’est bien entendu pas chose aisée car il n’avait pas été anticipé à l’origine. Les transports sont déjà, à l’été 1915, fortement mobilisés et ce, avec des priorités stratégiques. Un trajet de 100 km peut prendre jusqu’à 6 heures.

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En 1916, on assiste à des mutineries avec justement l’objectif d’améliorer les conditions de vie quotidiennes dont la question centrale des permissions que l’on souhaite voir augmenter. Si cette revendication reste lettre morte, en revanche, le général Pétain va s’attacher à faire appliquer le règlement en rattrapant les permissions de manière massive. Ainsi, jusqu’à la moitié d’une unité peut en bénéficier conjointement. Il ne fait en grande partie que réaffirmer la réglementation: les chefs réticents devront rendre des comptes et les départs ne pourront plus faire l’objet de l’arbitraire, la liste des bénéficiaires devra être publiée… Un guide du permissionnaire est aussi édité à 3 millions d’exemplaires pour faire œuvre de pédagogie. Parallèlement, la surveillance des gares et des trains, qui servaient souvent de lieux d’exutoire aux mécontentements motivés ou non, est renforcée, surtout à partir de 1917; les permissionnaires sont encadrés, parfois par leurs officiers (lorsque plus de 20% d’une unité est sur le départ).

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Durant ses heures de détente le poilu recherche bien souvent des plaisirs simples : la fête, l’alcool, les rapports sexuels…

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Pour ceux qui retournent dans leurs familles, ils sont souvent désagréablement surpris: le retour a souvent été idéalisé et la permission est caractérisée par le passage d’un monde à l’autre. Le manque d’informations des civils, dû à la censure et la propagande, crée souvent une incompréhension avec le soldat.. Les poilus s’emportent aussi très souvent contre les « embusqués », les « planqués » qui sont parvenus à éviter le combat par des intrigues. 

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©Gallica


Extrait de l’œuvre Le feu de Henri Barbusse (1915)

Après 1 an ½ passés dans les tranchées, 5 poilus sont en permission. Ils sont abordés par un couple. La dame entame la conversation :

« – La vie des tranchées, c’est dur, n’est-ce pas ?

– Euh… Oui… Ah ! dame, c’est pas rigolo toujours…

– Quelle admirable résistance physique et morale vous avez ! Vous arrivez à vous faire à cette vie, n’est-ce pas ?

– Mais oui, dame, on s’y fait, on s’y fait très bien.

– C’est tout de même une existence terrible et des souffrances, murmure la dame en feuilletant un journal illustré qui contient quelques sinistres vues de terrains bouleversés. On ne devrait pas publier ces choses-là, Adolphe !… Il y a la saleté, les poux, les corvées… Si braves que vous soyez, vous devez être malheureux ?…

Volpatte, à qui elle s’adresse, rougit. Il a honte de la misère d’où il sort et où il va rentrer. Il baisse la tête et il ment, sans peut-être se rendre compte de tout son mensonge : – Non, après tout, on n’est pas malheureux… C’est pas si terrible que ça, allez !

La dame est de son avis : – Je sais bien, dit-elle, qu’il y a des compensations ! Ça doit être superbe, une charge, hein ? Toutes ces masses d’hommes qui marchent comme à la fête ! Et le clairon qui sonne dans la campagne : « Y a la goutte à boire là-haut ! » ; et les petits soldats qu’on ne peut pas retenir et qui crient : « Vive la France ! » ou bien qui meurent en riant ! … Ah ! nous autres, nous ne sommes pas à l’honneur comme vous : mon mari est employé à la Préfecture, et, en ce moment, il est en congé pour soigner ses rhumatismes.

– J’aurais bien voulu être soldat, moi, dit le monsieur, mais je n’ai pas de chance: mon chef de bureau ne peut pas se passer de moi… »

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A l’arrière, la vie continue, comme le rapporte un permissionnaire dans un courrier adressé à un ami: « Mon vieux Charles, je sors des délices de Capoue pour penser à toi, je nage dans le plaisir et l’ivresse mais la fin approche, oh ! combien. […]  Je te parle de l’arrière: je pense que malgré les attaques réitérées des permissionnaires, ils tiendront ; ils sont un peu las… terrasses des cafés, théâtre, autos de famille partant en ballade, amoureux dans les champs, bourgeois en ballade ; et là-dessus plane une immense pitié pour le front. » 

Malgré les difficultés inhérentes à chaque conflit et des fermetures momentanées à l’annonce de la guerre, certaines activités ne connaissent pas réellement de « baisse de régime », surtout s’il s’agit de lieux d’amusement tels que les Folies Bergère chères aux hommes de la 17e compagnie d’Infanterie.

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« Il existe à Paris un endroit bizarre, exquis, fort peu orthodoxe, moitié café, moitié théâtre, parisien au possible, fort recherché par les provinciaux et les étrangers… » écrit Zola en 1882 dans Nana pour décrire les Folies Bergère, l’un des plus grands music-hall parisiens. Immortalisées au travers du tableau de Manet, dans les mêmes années, les Folies Bergère sont connues pour leurs revues à grand spectacle, inventées sur place par Edouard Marchand. Même si c’est véritablement après-guerre que cet établissement finira d’asseoir sa réputation, de grands noms tels que Mistinguett ou Maurice Chevalier s’y sont déjà produits. 

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©Courtauld Institute of Art

« Premier grand music-hall ouvert à Paris, spécialisé dans les variétés à grand spectacle, sur le modèle de l’Alhambra de Londres, on y donne des revues, des opérettes, des opéras comiques, des chansons populaires, des spectacles d’acrobatie. Pendant le spectacle, formule hybride, on pouvait aller et venir librement, s’asseoir à des tables, boire et fumer…ou folâtrer avec les ‘cocottes’, comme le décrira Maupassant dans Bel Ami […]

Le jardin, avec ses galeries du haut, ses arcades découpées en de grossières guipures de bois, avec ses losanges pleins, ses trèfles évidés, teints d’ocre rouge et or, son plafond d’étoffe à pompons et à glands, rayé de grenat et de bis, ses fausses fontaines Louvois, avec trois femmes adossées entre deux énormes soucoupes de simili bronze plantées au milieu de touffes vertes, ses allées tapissées de tables, de divans de jonc, de chaises et de comptoirs tenus par des femmes amplement grimées, ressemble tout à la fois au bouillon de la rue Montesquieu et à un bazar algérien ou turc…. Ce théâtre, avec sa salle de spectacle dont le rouge flétri et l’or crasse jurent auprès du luxe tout battant neuf du faux jardin, est le seul endroit de Paris qui pue aussi délicieusement le maquillage des tendresses payées et les abois des corruptions qui se lassent.’ (Joris-Karl Huysmans, Croquis parisiens, 1880)

Dès la fin du XIXe, les spectacles tournent autour de la femme avec des ballets pantomimes et l’arrivée des ‘girls’  » (Source 9ème histoire).

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La façade des Folies Bergère. En haut en 1886, en bas reproduisant celle connue en  1918 (source : Site Du temps des cerises aux feuilles mortes)

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L’aspect qui m’a paru le plus « innovant » dans le traitement de la perspective de la guerre vue de l’arrière, c’est l’introduction du point de vue de l’artiste, en l’occurrence, de l’un des artistes majeurs de la période: le peintre impressionniste Claude Monet.

Zidrou, le scénariste, explique: « … je suis fan de ses Nymphéas. Il me permettait de sortir des tranchées et des odeurs de cadavres; et d’introduire le questionnement de l’artiste à propos du conflit : comment se sentir utile lors d’une telle tuerie, lorsqu’on peint ? » (extrait d’interview pour Bodoï). Le dessinateur, Francis Porcel, synthétise : « L’art est immortel et représente la création, contrairement à la guerre qui n’est que destruction. « 

Certes l’œuvre de Monet occulte totalement le récit guerrier. Cependant, le sujet devient encore plus pertinent d’une part, lorsqu’on connaît les liens d’amitiés du peintre avec Georges Clemenceau, président du conseil (chef du gouvernement français) et ministre de la guerre à compter du 16 novembre 1917 et d’autre part, lorsque l’on sait que pour célébrer la fin de la Première Guerre Mondiale, Monet fait don à la France de deux panneaux de ses célèbres Nymphéas.

La BD nous dévoile quelques pans de la vie de Monet pendant ce conflit et laisse entrevoir ses relations avec Georges Clemenceau. Pour des raisons de commodité éditoriale (longueur des développements), j’ai choisi de traiter de cet aspect dans un second article.

J’ajouterai cependant que j’ai particulièrement aimé le parallèle entre le soldat artiste surnommé « Rembrandt » qui risque sa vie non seulement en combattant mais également en affirmant ses idéaux au travers des journaux de tranchées et le cas de Monet, qui a l’oreille du pouvoir et pourtant se concentre exclusivement sur son art.

Enfin, mon seul regret c’est que l’album ne se soit pas un peu plus appesanti sur Clemenceau, personnage qui apparaît en creux. S’il y avait un personnage politique qui aurait pu incarner le lien entre l’arrière et le front c’était bien lui. » Ma politique étrangère et ma politique intérieure, c’est tout un. Politique intérieure, je fais la guerre; politique extérieure, je fais toujours la guerre » déclarait-il. Ses nombreuses visites aux poilus sont restées légendaires. « De septembre 1915 à novembre 1918, ce sont au total une cinquantaine de sorties qui sont ainsi répertoriées. La carte de ses destinations montre que Clemenceau a arpenté l’ensemble du front depuis la Flandre jusqu’à l’Alsace, à l’exception du calme secteur des Vosges. D’abord comme simple parlementaire puis en qualité de chef du gouvernement, l’énergique septuagénaire ne craint pas de payer de sa personne et va jusqu’à s’exposer aux risques directs du front. En effet, ses visites dans la zone des armées ne se bornent pas aux arrières et aux quartiers généraux du haut commandement. Il n’hésite pas à effectuer des incursions dans les tranchées de la première ligne et à s’aventurer sous le feu de l’artillerie adverse, à la grande inquiétude de ses accompagnateurs » (Source La Cliothèque). J’aurai adoré le voir interagir avec les différents personnages… 

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La baïonnette, 12 mars 1919

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« Quand pour la première fois je suis entré dans un trou de boue, j’ai descendu une douzaine de marches et j’ai trouvé sous des capotes ruisselantes, dans une atmosphère infecte, des hommes qui dormaient comme s’ils avaient été couchés dans le meilleur lit ; à 4h du matin, sur un simple geste du caporal, j’ai vu des soldats, sans un mot, se lever, puis partir sous les obus qui tombaient de tous côtés. Ces hommes sont grands dans leur âme, ils veulent de nobles choses, ils ne jugent pas toujours comme il faudrait, mais ils donnent leur vie, on ne peut leur demander rien de plus « . Georges Clemenceau

« Clemenceau est venu dans le front de la Pioche il y a deux jours. La zone était occupée par le 29e. Comme Clemenceau est un personnage, président de la Commission de l’Armée, je crois, on le reçut avec égard. Le Général de C.A. et le Colonel du 29e le suivaient. Il passa en ligne, distribua force cigares et pipes; causa avec quelques poilus, histoire de se documenter sur ce qu’on en peut attendre. Inutile de dire que le Général l’avait certainement cuisiné d’importance. Devant cet aréopage qui l’écoutait, qui le surveillait, veux-je dire, armé d’un sourire menaçant de représailles, le pauvre bougre intimidé ne put qu’approuver d’un oui les questions habilement posées comme celles-ci : Es-tu sûr de la victoire? Crois-tu que le civil tiendra? L’ordinaire est certainement suffisant, n’est-ce pas, Général? Vous êtes assez mal couché, mais c’est la guerre. Le tout dit de façon à ce que le soldat, déjà monosyllabique devant la hiérarchie n’ait pas le loisir de protester, en admettant qu’il en eût le loisir. Ne sait-il pas d’ailleurs qu’il serait lui-même la première victime de sa sincérité et qu’au surplus, on se moque pas mal de ce qu’il peut penser; que cela n’importe pas, que le politicien en question vient chercher ici un effet oratoire et un succès personnel prochain. Clemenceau est un malin. Il a dû les méduser. » Carnet de guerre de Henri Aimé Gauthé in Paroles de Poilus, Radio France 1998, Librio, p. 77-78.


Folies Bergère, Dargaud, 2012. 

1 – Ils en parlent

2 – Otto Dix

3 – Le langage des poilus 

4 – Le dieu des armées : religion et foi sur le front belge

5 – Les fusillés de la Première Guerre Mondiale

 6 – Les enfants-soldats de la Grande Guerre

7 – Les journaux des tranchées

8 – Livres et journaux dans les tranchées – Pratiques de lectures sur le front

9 – Les permissionnaires du front face aux cheminots pendant la Première guerre mondiale

10 – Les Folies Bergère

  • L’origine du mot « folie« 

11 – Clemenceau visite le front

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©Dargaud

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