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FBLa BD Folies Bergère nous dévoile quelques pans de la vie du peintre impressionniste Claude Monet pendant la Première guerre mondiale. Entre les vignettes et au travers des bulles, c’est aussi et surtout l’occasion de découvrir l’amitié exceptionnelle et la relation fascinante qui lient Monet à l’homme politique Georges Clemenceau. « Si on me presse de dire pour quoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : parce que c’était lui, parce que c’était moi.  » écrivait Montaigne à propos de son lien avec La Boétie (Essais à l’amitié, « De l’Amitié« , livre I, chapitre 28), je pense qu’on pourrait faire la même analogie pour Monet et Clemenceau. Je vais essayer ici de donner quelques pistes de compréhension pour tenter de donner un éclairage sur la parenthèse pleine de sens qu’ouvrent le dessinateur Porcel et le scénariste Zidrou.

1 – Monet à Giverny

Nous découvrons le peintre Claude Monet installé à Giverny, petite commune de l’Eure proche de Vernon et située à la confluence de la Seine et de la rivière Epte. En 1883, lors d’une excursion du côté de Vernon, il est tombé amoureux des lieux. Il s’installe donc dans le village, dans une maison qu’il loue puis achète finalement en 1890.

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©Dargaud

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« Monsieur Monet que l’hiver ni

L’été sa vision ne leurre

Habite en peignant Giverny

Sis auprès de Vernon dans l’Eure »

Stéphane Mallarmé, inscription manuscrite dans un carnet relié, 1894 (Paris, Bibliothèque Jacques Doucet).

La maison principale du « Clos normand », la demeure de Monet, compte 8 pièces réparties sur 2 étages et complétées par 2 mansardes et une cave. L’autre maison compte une cuisine et une écurie. C’est qu’il faut loger la « tribu » (ses 2 fils, sa seconde femme et ses 6 enfants nés d’un premier mariage) ainsi que le personnel dont Monet rechigne à se départir malgré des difficultés financières récurrentes. Monet va modifier la forme des maisons et transformer la grange en un premier atelier. Par la suite, il comptera jusqu’à 3 ateliers, dont celui dit « des Nymphéas » (actuellement la boutique de la fondation Monet), adapté à la réalisation d’œuvres de grand format.

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2 – L’influence de Giverny sur l’oeuvre de Monet 

Giverny devient le laboratoire principal des expériences picturales de Monet. Il y répète  les sujets, aboutissant à des séries multiples. L’objectif consiste à capter la lumière, sujet de plus en plus central. « Je veux faire de l’insaisissable. C’est épouvantable cette lumière qui se sauve en emportant la couleur« . Pour cela, rien ne remplace le travail immergé en pleine nature. »3 coups de pinceau d’après nature valent mieux que 2 jours de travail dans l’atelier« . « J’ai toujours eu horreur des théories […] je n’ai que le mérite d’avoir peint directement devant la nature en cherchant à rendre mes impressions devant les effets les plus fugitifs ». 

Monet commence plusieurs tableaux en parallèle et ne les reprend à tour de rôle à nouveau qu’au moment où l’ambiance lumineuse est à nouveau fidèle à celle observée précédemment. C’est qu’il tient aussi à produire un effet de groupe. D’ailleurs, si l’essentiel du travail est effectué en extérieur, les toiles sont ensuite retravaillées en atelier pour harmoniser les couleurs et l’unité de l’ensemble produit.

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Monet peignant à l’orée d’un bois par John Singer Sargent (1885) ©Tate gallery

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Retouches en intérieur


« […] J’ai souvent suivi Claude Monet à la recherche d’impressions […]. Il allait, suivi d’enfants qui portaient ses toiles, cinq ou six toiles représentant le même sujet à des heures diverses et avec des effets différents. Il les prenait et les quittait tour à tour, suivant les changements du ciel. Et le peintre, en face du sujet, attendait, guettait le soleil et les ombres, cueillait en coups de pinceau le rayon qui tombe ou le nuage qui passe, et, dédaigneux du faux et du convenu, les posait sur la toile avec rapidité.
Je l’ai vu saisir ainsi une tombée étincelante de lumière sur la falaise blanche et la fixer en une coulée de tons jaunes qui rendaient étrangement surprenant l’effet de cet insaisissable et aveuglant éblouissement. Une autre fois, il prit à pleines mains une averse abattue sur la mer et la jeta sur sa toile. Et c’était bien de la pluie qu’il avait peinte ainsi, rien que de la pluie voilant les vagues, les roches et le ciel à peine distincts sous ce déluge ».
Guy de Maupassant, « La Vie d’un paysagiste« , article publié dans le journal Gil Blas, 1886.

Monet va mettre du temps à se familiariser avec le superbe paysage pour en tirer partie. Parallèlement, il va réaménager complètement le verger en jardin fleuri dans le but de servir son art.

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©Musée d’Orsay, dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Claude Monet devant sa maison à Giverny (1921)

« Dès son arrivée à Giverny en 1883, Monet s’attaque au jardin. Il remplace les épicéas de l’allée centrale par des rosiers, les arbres fruitiers par des cerisiers du Japon, et relègue le potager hors de sa vue… Sous ses fenêtres, il ne tolère que les fleurs ! Du printemps à l’automne, le jardin est toujours coloré. ‘Dès qu’une fleur se fane, je l’abats, je la remplace. Les fleurs ne peuvent pas vieillir’, confiera-t-il en 1926 à un journaliste. Ses goûts sont éclectiques : roses, tulipes, soleils, dahlias, gloxinias, capucines, iris… Les plants sont regroupés par couleur dans des parterres rectangulaires. Une organisation chromatique qui fera dire à sa femme Alice : ‘Le jardin est ton autre atelier, elle est là ta palette’.

Pour Monet, les fleurs sont une source d’inspiration. Le maître partage la passion du jardinage avec plusieurs de ses amis : Octave Mirbeau, Georges Clemenceau, Gustave Caillebotte et Lucien Guitry. Son érudition grandit au fil des années. Sa bibliothèque recèle la meilleure encyclopédie d’horticulture de l’époque, le Nicholson et Mottet en cinq volumes. Et lorsqu’il s’absente pour peindre, parfois pendant de longues semaines, il ne peut s’empêcher, dans ses lettres, de prodiguer des conseils: ‘Étiqueter les dahlias par couleur, acheter des tuteurs en châtaignier pour les rosiers, semer les gazons, bouturer les petites capucines…’ Comme en peinture, le jardinier Monet recherche la perfection. Au début, les enfants sont mis à contribution, mais très vite, ce sont des professionnels qui assurent l’entretien. À la fin de sa vie, Monet emploiera une dizaine de jardiniers ! Avec eux, il se lancera même dans la création d’hybrides et obtient un iris baptisé Blanche, un pavot Monetti et un dahlia Digouennaise. » (Galeries nationales – Grand Palais, Dossier pédagogique enseignants, Exposition Claude Monet, p. 16)

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©Dargaud

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On est loin de la vision d’un Renoir qui, retiré dans son domaine des Collettes à Cagnes-sur-Mer (Côte d’Azur), n’aura qu’un impact limité sur son domaine de 8 hectares qui lui permet d’afficher fièrement un statut officiel de producteur-récoltant d’huile d’olives.

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Le domaine des Collettes ©E. Renucci (août 2015)

Monet recherche en permanence l’harmonie des couleurs et exige une profusion florale  qui se renouvelle au fil des saisons. Son jardin comptait jusqu’à 200 000 plantes annuelles et vivaces. Un article intitulé « Claude Monet « , paru dans L’Art dans les deux mondes du 7 mars 1891, témoigne, avec poésie et exubérance, du bonheur qui règne à Giverny: « C’est là, dans cette perpétuelle fête des yeux, qu’habite Claude Monet. Et c’est bien le milieu qu’on imagine pour ce prodigieux peintre de la vie splendide de la couleur, pour ce prodigieux poète des lumières attendries et des formes voilées, pour celui qui fit les tableaux respirables, grisants et parfumés, qui sut toucher l’intangible, exprimer l’inexprimable, et qui enchanta notre rêve de tout le rêve mystérieusement enclos dans la nature, de tout le rêve mystérieusement épars dans la divine lumière. » Jusqu’à sa mort, en dépit de nombreux voyages dédiés à la peinture, Giverny demeure son port d’attache.

Fasciné par les jeux de lumière et les reflets sur l’eau, Monet fait aussi l’acquisition d’un terrain pour étendre le fond de sa propriété et fera creuser à partir de 1895, sur un bras de l’Epte (le Ru), un bassin avec nénuphars et pont japonais. Il se bat aussi pour qu’une usine d’amidon qui gâcherait l’aspect sauvage des lieux ne s’implante pas et offre une somme d’argent pour que le marais communal soit maintenu en l’état.

Aujourd’hui, la propriété de Monet se répartie de part et d’autre d’une route, avec d’un côté, l’ensemble de l’habitat et le jardin, de l’autre, la partie des bassins.

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Peu à peu « Monet se concentre sur l’univers liquide, ce qu’il appelle ses Paysages d’eau. Y mêle-t-il ses émerveillements de jeunesse lorsqu’il travaillait sur son bateau-atelier? Il supprime peu à peu tout repère spatial : berges et arbres disparaissent comme si le peintre se trouvait sur l’eau. Et lorsque la limite de la toile vient interrompre un motif de feuille ou de fleur, l’espace paraît infiniLes racines des nénuphars naissent par transparence, les nuages se reflètent dans l’eau, les nymphéas flottent sur une surface où éléments solides et liquides se confondent. Dans les formats circulaires, les courbes des végétaux épousent celles du support et semblent se laisser porter par un courant paisible. La palette se réduit à quelques teintes de bleu et de vert, réveillées çà et là par un ou deux tons plus chauds. La matière colorée devient légère et presque translucide. Les formes peu à peu s’évanouissent… La peinture de Claude Monet est devenue poésie pour le regard » (Galeries nationales – Grand Palais, Dossier pédagogique enseignants, Exposition Claude Monet, pp. 17 à 18).

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Quelques témoignages de contemporains sur Monet et le thème de l’eau

FB33Théodore Duret (écrivain, journaliste et critique d’art français): « L’Impressionniste s’assied sur le bord d’une rivière, selon l’état du ciel, l’angle de vision, l’heure du jour, le calme ou l’agitation de l’atmosphère, l’eau prend tous les tons, il peint sans hésitation sur sa toile de l’eau qui a tous les tons. Le ciel est découvert, le soleil brillant, il peint l’eau scintillante, argentée, azurée ; il fait du vent, il peint les clapotis ; le soleil se couche et darde ses rayons dans l’eau, l’Impressionniste, pour fixer ces effets, plaque sur sa toile du jaune et du rouge » (Les peintres impressionnistes: Claude Monet, Sisley, C. Pissarro, Renoir, Berthe Morisot, 1878, pp. 15-16. A droite, peint par Manet en 1868). 

FB34Stéphane Mallarmé (poète): « Claude Monet aime l’eau, c’est son don spécial d’en représenter la mobilité et la transparence, eau de mer ou rivière, grise ou monotone, ou de la couleur du ciel«  (Cité in Macula, Les écrivains devant l’impressionnisme, 1989, p. 99. A droite, peint par Manet en 1876 détail). 

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Manet (peintre): « Il est le Raphaël de l’eau. Il la connaît dans ses mouvements, dans toutes ses profondeurs, à toutes ses heures » (Cité in Antonin Proust, Edouard Manet. SouvenirsL’Echoppe, 1996, p. 46. A droite Manet par Nadar en 1874).

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Monet et sa Femme sur le Bateau-Atelier par Manet (1874) ©Neue Pinakothek


3 – Monet pendant la Grande guerre

Dès 1898, Monet esquisse le projet de peindre de grandes réalisations. Il délaissera longtemps ce projet avant d’afficher clairement l’intention de le reprendre aux alentours de 1914.

D’autant que, plus le temps passe, plus Monet est obsédé par la peinture. « Moins que jamais je ne peux me distraire un moment de la peinture; je n’ai plus longtemps à vivre et il me faut consacrer tout mon temps à la peinture avec l’espoir d’arriver à faire quelque chose de bien, à me satisfaire si possible » […] « Je cherche l’impossible » (Cité in Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, p. 242).

« Sachez, écrit-il, que je suis absorbé par le travail. Ces paysages d’eau et de reflets sont devenus une obsession. C’est au-delà de mes forces de vieillard, et je veux cependant arriver à rendre ce que je ressens. J’en ai détruit… J’en recommence… et j’espère que de tant d’efforts, il sortira quelque chose « .

Il faut dire que Monet, après une période de dépression, a de bonnes raisons de se donner tout entier à la peinture : il a perdu tour à tour, entre 1911 et 1914, sa seconde femme et l’un de ses 2 fils, Jean, gravement malade pendant les premiers combats de la Première guerre mondiale.

En parlant de conflit, l’expérience militaire de Monet est relativement restreinte. Elle se limite à son service militaire. En mars 1861, bravant l’autorité paternelle, Claude Monet ne fait rien pour éviter le tirage au sort qui lui impose un service militaire de 7 ans. Il est donc incorporé le 10 juin 1861 au sein du 1er régiment de chasseurs d’Afrique. A ce titre, il va passer 12 mois en Algérie. Une expérience qui l’aura marqué et un séjour dont il retient l’impact de la lumière. Mais au bout de 17 mois de service, Monet est rapatrié pour cause de fièvre typhoïde. Il sera finalement rendu à la vie civile le 21 novembre 1862 après une longue convalescence et surtout grâce au rachat par son père ou sa tante de son congé. En effet, la loi du 29 décembre 1804 concernant le service militaire institue en même temps que le principe du tirage au sort un principe de remplacement: les familles bourgeoises ou nobles peuvent payer un remplaçant qui effectue le service à la place du conscrit désigné. Par la suite, contrairement à d’autres artistes, Monet ne participera pas à la guerre franco-prusienne de 1870 ; il part s’exiler en Angleterre pour peindre pendant cette période.

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Portrait de Claude Monet en uniforme, 1861 (Charles Lhuillier) ©Musée Marmottan Monet

Ce qui ne signifie pas pour autant que Monet n’est pas attentif à son époque. Il offre notamment les légumes de son jardin à l’hôpital montée en hâte à Giverny lors de l’avancée allemande au début de la Grande guerre. Il explique aussi: « Je me suis remis au travail; c’est encore le meilleur moyen de ne pas trop penser aux tristesses actuelles bien que j’aie un peu honte de penser à de petites recherches de formes et de couleurs pendant que tant de gens souffrent et meurent pour nous ».  Ce que Monet omet cependant (j’y reviendrai en détails plus loin), c’est qu’il souffre d’une cataracte (une opacification du cristallin) qui met directement en péril sa seule raison de vivre désormais, à savoir son travail.

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Quoiqu’il en soit, « Même si la politique n’a jamais été son principal centre d’intérêt, il lit régulièrement la presse, est abonné à différentes revues, fréquente les milieux importants de la capitale et entretient des relations et des amitiés avec nombre de personnes haut placées dans les milieux culturels et politiques. » (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, pp. 263 à 264).

4 – Monet et Clemenceau, une amitié indéfectible

Parmi les personnalités politiques dont il est proche, l’une sort particulièrement du lot : il s’agit de Georges Clemenceau. Monet lui écrit très souvent (on a recensé 153 lettres) et le reçoit régulièrement, surtout sur la dernière partie de sa vie, pendant  laquelle il se replie sur lui-même.

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©Dargaud

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Clemenceau fut longtemps surnommé le « Tigre » en raison de son tempérament féroce en politique et de son faciès — large front, moustache épaisse, sourcils broussailleux dévoilant un regard tendre (Gilbert Gauthier) ©Musée national des Deux Victoires – RMN.

Monet et Clemenceau se rencontrent dès 1860 au sein d’une brasserie du Quartier latin par l’intermédiaire de Théodore Pelloquet, journaliste politique reconverti en critique d’art. Ils ont à peu près le même âge. Tandis que Clemenceau est « un étudiant en médecine, bouillonnant et lancé dans les activités politiques, l’autre fait l’expérience dans la vie de bohème entre découvertes, ateliers et escapades picturales. Clemenceau est déjà frappé par Monet: ‘Je gardais de lui l’impression d’une nature ardente, un peu bohème, et le souvenir de 2 grands yeux pleins de feu, d’un nez courbe légèrement arabique, et d’une barbe noire aux poils fous’. Leur rencontre n’est pas le fruit du hasard. Ils gravitent dans le même milieu de l’agitation républicaine qui s’oppose à Napoléon III, au second Empire et à ses peintres officiels. (… C’est dans cette atmosphère que les 2 aventures de la République et de l’Impressionnisme puisent leurs sources. Dans l’opposition et pour la liberté’  » (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, pp. 67-68).

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Chacun évoluant dans son cadre, plusieurs événements vont progressivement  rapprocher Monet et Clemenceau au fil du temps.

C’est le cas à partir de l’automne 1886. Les retrouvailles vont à nouveau s’effectuer par le biais d’une tierce personne, suite à un  séjour du peintre à Belle-Ile. En l’occurrence, Monet rencontre le critique d’art Gustave Geffroy qui œuvre dans le journal que dirige Clemenceau, La JusticeGeffroy va devenir l’un des plus fervents partisans de Monet.

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Portrait de Geffroy en 1923 ©Musée des Jacobins, Morlaix

Et puis, il y a l’affaire de l’Olympia du peintre Edouard Manet présentée en 1889 à l’occasion de l’Exposition centennale de l’art français. Cette oeuvre qui rompt avec les représentations de nu admises à l’époque, fait scandale. Refusant que l’œuvre de son ami défunt parte rejoindre la collection d’un Américain, Monet va mettre toute son énergie pour organiser une souscription publique. Son idée et ultime hommage : offrir la toile à l’Etat pour l’exposer au Louvre! Si la donation est effectuée dès le 26 août 1890 et acceptée par décret le 17 novembre suivant, son transfert du musée du Luxembourg vers le Louvre n’aura finalement lieu qu’en 1907 grâce à … Clemenceau.

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©Musée d’Orsay

« Je revois […] une des scènes les plus déshonorantes provoquées par les ennemis de l’Impressionnisme. C’était en 1885, l’Olympia avait été reçue au Salon parce que le jury espérait des réactions scandaleuses du public, ce qui aurait fait son affaire. Nous, les amis fervents de Manet, avions pris des mesures de protection. Chacun à son tour se tenait en sentinelle devant le tableau. Une tempête de fureur soufflait et on vomissait les injures les plus grossières. J’étais justement posté devant l’Olympia quand je vis un homme gros et fort, un rustre à la mine fleurie, s’approcher. Avec une science remarquable, il ramassa sa salive et lança un crachat qui s’étala sur le visage d’Olympia. Je me jetais sur lui et tu penses que jamais soufflet plus vigoureux, plus consciencieux, n’a été appliqué. Il s’ensuivit, bien sur, un duel. Mais ce n’est qu’après que j’eus écorché le bonhomme qu’on raconta l’histoire à Manet. Et une fête folle, comme seul un atelier de Montmartre en connait la splendeur, consacra mon exploit. »  Clemenceau

Clemenceau est un collectionneur d’art passionné et avisé. Il est aussi un orientaliste de tout premier plan, passion commune avec Monet. Ce dernier emplit d’ailleurs sa maison d’estampes japonaises. Sa collection personnelle comptait pas moins de 231 pièces.

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Le fait que Monet n’affiche généralement qu’un intérêt très limité pour la politique n’est pas un frein à son amitié avec Clemenceau car dans les liens que lie ce politicien « avec les artistes, la politique est absente. […] pour [Clemenceau] l’art nourrit aussi l’âme de la France, mais c’est également pour lui une des formes essentielles de l’émancipation de l’individu » (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, p. 263). 


« L’art serait […] l’achèvement de l’homme par excellence, en se rapports mouvants avec le monde planétaire, aussi bien qu’avec le ciel infini. Mieux l’art rejoindra, soudera, toutes les parties des réactions de la sensibilité humaine, plus l’homme qui aura pris en main l’œuvre suprême d’une assimilation personnelle, profitable à ses compagnons de planète, sera près d’avoir réalisé l’un des plus beaux accomplissements de l’être passager dans l’univers permanent ».

Georges Clemenceau, Claude Monet, les Nymphéas, Plomb et Nourrit, 1928, p. 10.


L’amitié qui lie Clemenceau à Monet devient inconditionnelle, surtout lors du dernier tiers de leurs vies. « Clemenceau est toujours fidèle et vient souvent me voir, cela lui semble faire du bien de venir causer d’autre chose et en même temps, il me réconforte. Quel homme !« .

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©Dargaud

« Les affinités intellectuelles de Monet et de Clemenceau sont évidentes […] Sans oublier qu’ils étaient tous les 2 athées […] Ils partageaient encore d’autres passions, comme les jardins et les fleurs. Ils s’échangeait des conseils et montraient fièrement leur jardin de Giverny, de Bernouille ou de Saint-Vincent-sur-Jard. Sans oublier non plus les automobiles et la vitesse. […] Autre point commun: Clemenceau et Monet fuyaient les mondanités comme les cérémonies officielles et refusaient les honneurs, médailles, décorations ou sièges aux académies. Ils partageaient le goût du travail et de l’effort qui plongea souvent Monet dans des abîmes de découragements et de rage destructrice, lui qui était si perfectionniste avec ses tableaux. Plus de 2 000 tableaux sont catalogués à ce jour. Une œuvre immense. Enfin, ils avaient tous les 2 du caractère, et mauvais caractère, à tel point que Clemenceau nommait Monet le ‘roi des grincheux’. […] De l’action, toujours de l’action pour Clemenceau, comme pour Monet. Tous les 2 poursuivaient un but au service duquel ils s’étaient engagés tout entier » (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, pp. 263 à 265).

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Maison et jardin de Clemenceau situés en bordure de mer à Saint-Vincent-Sur-Jar en Vendée (entre les Sables-d’Olonne et la Tranche-sur-Mer) ©Bernard Acloque – Centre des monuments nationaux

« … Me voici donc installé dans ma féérie de la terre, du ciel et de l’oiseau. Je ne sais pas comment ils apprécient ma présence, mais ils me donnent des joies infinies. Le jardin, c’est l’homme : voilà ce que je pense chez vous, voilà ce que je dis chez moi. Votre petite flaque d’eau s’appelle ici l’Atlantique. Avec le ciel au-dessus de ma tête, j’en ai un autre dans l’eau qui me montre la nudité d’ondulations voluptueuses avec un murmure de petits noms. Enfin mon jardin est une sauvagerie de tous les verts de la palette embroussaillés dans des mêlées d’amour avec des taches de l’arc-en-ciel qui seraient tombées en pluie… » Lettre de Clemenceau à Monet

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Clemenceau à propos de Monet, morceaux choisis

Extrait d’un article de Clemenceau dans La Justice, sur la série des Cathédrales « Je suis entré chez Durand-Ruel pour revoir à loisir les études de la cathédrale de Rouen dont j’avais eu la joie dans l’atelier de Giverny, et voilà que cette cathédrale aux multiples aspects, je l’ai emportée avec moi, sans savoir comment. Je ne puis m’en débarasser. Elle m’obsède. […] Avec 20 toiles, d’effets divers, justement choisis, le peintre nous a donné le sentiment qu’il aurait pu, qu’il aurait dû en faire 50, 100, 1 000, autant qu’il aurait de secondes dans sa vie, si sa vie durait autant que le monument de pierre. […] L’oeil de Monet, précurseur, nous devance et nous guide dans l’évolution visuelle qui rend plus pénétrante et plus subtile notre perception de l’univers […] Ces 20 toiles qui, réunies, représentent un moment de l’art, c’est-à-dire un moment de l’homme lui-même« .

« Quand je vis Monet avec ses quatre toiles devant son champ de coquelicots, changeant sa palette à mesure que le soleil poursuivait sa course, j’eus le sentiment que le sujet, supposé immuable, accusait plus fortement la mobilité lumineuse. C’était une évolution qui s’affirmait, une manière nouvelle de regarder, de sentir, d’exprimer: une révolution. De ce champ de coquelicots, bordé de ses trois peupliers, date une époque de notre histoire dans la sensation comme dans l’expression des choses. »

« Je vous aime parce que vous êtes vous, et que vous m’avez appris à comprendre la lumière. Vous m’avez ainsi augmenté. Tout mon regret est de ne pouvoir vous le rendre. Peignez, peignez toujours, jusqu’à ce que la toile en crève« .

« Il faudrait trouver des accents pour enfoncer votre lumière dans les cerveaux obscurs. »

« Mon œil s’arrête à la surface réfléchissante et ne va pas plus loin. Avec vous c’est une autre affaire. L’acier de votre rayon visuel brise l’écorce des apparences et vous pénétrez la substance profonde pour la décomposer en des véhicules de lumières que vous recomposez du pinceau, afin de rétablir subtilement, au plus près de sa vigueur, sur nos surfaces rétiniennes l’effet des sensations. »

« J’ai toujours eu pour Monet de la considération. D’abord, nous avons vécu l’un et l’autre sur deux plans, nous ne nous sommes jamais heurtés, jamais combattus. Il n’y a eu entre nous aucune jalousie ni aucune rivalité. Et puisait a fait juste la peinture que j’aurais voulu faire si j’avais été peintre , – de la peinture entêtée, obstinée. « 

« Monet, de tous les hommes que j’ai connus, est peut-être celui qui m’ouvre à moi le plus d’aperçus de toutes sortes. le voilà, n’est-ce pas: il est devant la lumière, il prend la lumière, il la brise, il la résout. Scientifiquement, il n’y a rien de plus intéressant ». 

« Je suis aussi fou que vous, mais je n’ai pas la même folie. Voilà pourquoi nous nous entendrons jusqu’au bout ».

« Cher ami, tout homme, en venant au monde, a le droit d’empocher au cours de son existence un certain nombre de coups de pieds au… derrière. Il faut croire que vous n’avez pas encore eu votre compte puisque vous vous donnez tant de peine, pour vous attribuer quelques suppléments. »

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©Fabrice Moireau, Le jardin de Claude Monet à Giverny, Gallimard, 2006.


Surtout, pour Clemenceau, l’œuvre de Monet est une incarnation de la France. « [] il y a une dimension très française dans la peinture de Monet: ‘La campagne de Monet tenait sa richesse de sa variété: à la fois sauvage et domestiquée, des paysages dramatiques de mer et de rochers alternant avec des compositions de peupliers ondulants et de meules majestueuses. La France offrait, dans une lumière radieuse et bienveillante, un spectacle à couper le souffle, celui d’un pays rendu fertile par la main de l’homme. […] Il y avait de la grandeur, une grandeur due aux petites gens qui avaient mis le sol en valeur et recueilli ses fruits’  » (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères,  p. 269).

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« La relation de Monet et Clemenceau se nourrit d’une admiration réciproque. Monet pour l’énergie de Clemenceau ; Clemenceau pour la force créatrice de Monet. Elle se nourrit également d’une opposition. Celle de l’Impressionnisme et de la République contre les conservatismes et les conformismes. 2 aventures qu’ils ont menées, l’un et l’autre comme chefs de file. Imposant un mouvement esthétique que beaucoup, à juste titre, considérèrent comme une nouvelle Renaissance. Française, celle-là. Et bataillant pour asseoir la République sur des principes et des valeurs fondées sur la liberté intégrale de l’individu. […] Ensemble, ils vont poursuivre la même quête, celle de la lumière. Clemenceau est éclairé par Monet. Il a besoin de la lumière de Monet. Pour comprendre l’esprit, l’homme, la vie. ‘Peignez’, ‘travaillez’: Clemenceau lance ses mots d’ordre à Monet pour mieux vivre. Et Monet, à la fin de sa vie, s’accroche à l’énergie de Clemenceau qui le fait survivre lui aussi. Qui l’entraîne. Qui le sauve toujours de lui-même et le consacre. Monet a toujours eu besoin d’un soutien…  » (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, p. 260).

« Jamais il [Clemenceau] ne m’a manqué quand j’ai eu besoin de lui » Monet

5 – Les Nymphéas

En 1918, dès le lendemain de l’armistice, Monet, propose à Clemenceau, auréolé de son surnom de « Père de la Victoire », d’offrir à l’État deux panneaux des Nymphéas. Sa « manière de prendre part à la victoire « . Il se ravise ensuite, préférant réaliser un véritable ensemble décoratif… de 100 mètres de long sur 2 de haut, les « Grandes décorations ». Il veut en effet créer dans Paris, « pour une méditation paisible […], un aquarium fleuri » et donner « l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage ». Un projet monumental pour un homme de 78 ans! L’acte officiel de cessation de l’œuvre en cours de Monet à l’Etat est signé en 1922. Monet léguera au final 22 panneaux gigantesques, de 2 mètres de hauteur par 2 à 6 mètres de largeur (Monet mesurait 1,65m au mieux de sa forme). Jusqu’à son décès en 1926, soit 8 années plus tard, le peintre travaille avec acharnement à son ultime défi.

« Monet fera faire un système de châssis a roulettes pour pouvoir les déplacer dans le grand atelier à éclairage zénithal. Qui lui permet de voir les panneaux a la suite des autre. Il est alors porté par la force de ses panneau et y travail sans relâche. En 1920 on compte plus de 170 mètres de toile peinte. » (Source : site Art-Histoire-Littérature)

Pour abriter la série des Nymphéas, les « Grandes décorations », il fallait évidemment trouver un lieu adéquat. C’est finalement une ancienne serre du jardin des Tuileries, « l’Orangerie « , qui regroupera cette oeuvre gigantesque. Là aussi une bataille intense à laquelle ne manquera pas de prendre part Clemenceau… Monet ne verra jamais son oeuvre dans cet écrin car il est décédé avec toutes ses peintures autour de lui. Clemenceau n’avait pas eu le courage de lui reprendre son « testament » pictural.

« Lorsque les Nymphéas du Jardin d’eau nous emportent de la plaine liquide aux nuages voyageurs de l’esprit infini, nous quittons la terre, et son ciel même, pour jouir pleinement de l’harmonie suprême des choses, bien au delà de notre petit monde planétaire, dans le plein vol de nos émotivités » Clemenceau (Les Nymphéas, 1928). 

Dans les premiers mois de 1927, sous la vigilance de Clemenceau, les toiles sont marouflées et mi-mars, les panneaux définitivement installés. « Le 16 mai, la veille de l’inauguration, Clemenceau visite enfin l’Orangerie, où il peut admirer l’installation des Nymphéas telle qu’il l’avait rêvée [… des] années plus tôt. Clemenceau fait lentement le tour des 2 salles. Son émotion est vive, intense et palpable. Et de dire, profondément touché: ‘C’est admirable’. 

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En juin 1928, [année pendant laquelle il a tenu à rendre un ultime hommage à son ami disparu au travers de la publication des Nymphéas,] Clemenceau se rend à nouveau à l’Orangerie pour revoir les Nymphéas. Sa déception est grande [ Monet est tombé dans l’oubli et rares sont les visiteurs]« (Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractères, pp. 254 à 255).

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Clemenceau à l’inauguration de la salle de Nymphéas le 17 mai 1927 (détail) ©Collections Musée Clemenceau, Paris

C’est qu’à l’ouverture du musée de l’Orangerie, le public  a été déconcerté : avec l’absence de repères, l’impression d’espace infini (hors-champ), les formes qui s’évanouissent, la peinture de Claude Monet est devenue poésie mais rompt avec les normes connues de l’art du paysage. Et puis, l’art a évolué dans d’autres directions…   

« Ce paysage, sans présence humaine ni animale, pose une question sur le lien entre l’homme et la nature, un lien perdu, peut-être, avec l’ère industrielle et la civilisation urbaine. Plus on avance dans les salles, plus le calme et le silence nous entourent. Le temps s’écoule avec la course des nuages et la scansion des arbres. Une tonalité bleue, propice à la méditation et chère aux symbolistes, y domine. L’Orangerie prend, au cœur de Paris, une dimension paisible : c’est un havre où l’on s’abrite des trépidations de la vie moderne. Un message universel d’espoir et de recommencement possible est induit par le cycle rassurant de la course du soleil. » Isabelle Majorel (panoramadelart.com)

Visite virtuelle de l’Orangerie

Il faudra attendre après la Seconde Guerre mondiale pour que le décor des Nymphéas à l’Orangerie revienne en grâce et surtout se transforme en une source d’inspiration pour de jeunes artistes abstraits… américains!

6 – Monet, le peintre qui ne voyait que d’un oeil

Si les Nymphéas ont mis autant de temps à être achevés, c’est tout d’abord parce que, je l’ai déjà évoqué, Claude Monet est un perfectionniste. Clemenceau devra intervenir à de nombreuses reprises afin qu’il ne se laisse pas abattre par la démesure du chantier. Leurs confrontations ont même inspiré une pièce de théâtre à Philippe Mardal intitulée La colère du Tigre.


Extraits d’une lettre de Clemenceau à Monet à propos des Nymphéas

« Mon vieux cœur,

Votre lettre m’a fait beaucoup de peine. Non que je croie tout ce que vous dites contre vous-même, car vous n’avez jamais fait vos chefs-d’œuvre qu’à la condition d’en dire tout le mal possible. Ce qui m’est pénible à penser aujourd’hui, c’est que vous mettiez si peu de raison dans vos raisonnements. Aux vieillards, comme aux enfants, on pardonne tout ce qu’on peut. Cependant, il est un degré à ne pas dépasser.

[…] Vous voilà bientôt arrivé au terme de la grande journée. Quoi que vous fassiez, vous laisserez le nom d’un peintre qui a vu et senti l’intimité des choses autrement et mieux que nul n’avait encore fait. Vous avez eu la légitime ambition de vous surpasser vous-même aussi bien dans l’expression que dans la sensation, et vous l’avez fait. On l’a vu, on le sait, et sur votre demande un contrat est intervenu entre vous et la France où l’État a tenu tous ses engagements. Vous avez demandé l’ajournement des vôtres et, avec mon intervention, vous l’avez obtenu. Moi j’ai été assez de bonne foi, et je ne voudrais pas que vous me fissiez passer pour un complaisant qui a desservi l’art et la France pour se plier aux lubies de son ami. Non seulement vous avez mis l’État dans l’obligation de faire d’importantes dépenses, mais vous les avez provoquées et même sanctionnées de votre approbation sur place. Il faut donc aboutir artistiquement et honorablement car il n’y a pas de si dans les engagements que vous avez pris. Il n’y a qu’un vrai ami pour vous dire les choses aussi nettement. Je vous les dis donc par devoir envers vous et envers moi-même. Cela fait, je vous demande de vous laisser guider une fois dans votre vie par les conseils d’un ami qui vous admire autant et plus que qui que ce soit au monde et qui vous aime tendrement par-dessus le marché. Croyez-vous que votre honneur de peintre me soit moins cher qu’à vous-même ? Me croyez-vous capable de contribuer à vous diminuer si peu que ce puisse être ? Non. Mais vous dites que nous sommes des juges inférieurs, moi et tous les autres qui vous tiennent le même discours. Eh bien, moi, je vous répondrai que vous êtes un mauvais juge de votre jugement. Eh bien, moi, je vous répondrai que ce jugement opposé par vous aux nôtres est vicié par la folle entreprise de vouloir recommencer des travaux achevés.

Voilà grand ami de mon cœur, ce que je devais vous dire, parce que je vous aime assez pour vous mettre en face de la vérité, au risque de susciter des mouvements d’irritation auxquels vous cédez trop facilement, comme un enfant gâté. Si vous me le pardonnez, je garderai ma place à vos côtés. Sinon, vous ne m’empêcherez jamais de vous aimer… »


Outre les questionnements de l’artiste sur son art, d’autres ennuis, de santé cette fois, entravent la création. Petit à petit, Monet est diminué par les rhumatismes ; surtout, sa vue s’altère. « Je vois tout comme au travers d’un brouillard« , écrit-il.

Cette dégradation a pris du temps. On en observe les prémisses dès 1908, au travers des peintures exécutées lors d’une campagne de peinture à Venise, Le Palais du Grand Canal ou Le Palais des Doges. Par la suite, elle est de plus en plus visible dans l’exécution de thèmes récurrents tels que les nymphéas.

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De manière caractéristique, les teintes s’accentuent dans les rouges et les jaunes, tandis que les bleus tendent à disparaître. Parallèlement, les détails s’estompent également. De plus, « Il avait plus de difficulté à recréer dans ses toiles la distance entre le premier et le second plan« , estime Philippe Lanthony, ophtalmologue, auteur du livre Des yeux pour peindre (éd. RMN).

Voila ce qu’écrit le docteur Coutela, spécialiste consulté par Monet suite à l’insistance de Clemenceau : « Comme vous le savez désormais cette transformation de votre vision est due à une cataracte. Cela vient en partie de l’âge. Elle se manifeste en général à partir de 60 ans et votre incident visuel en 1900 a du l’accentuer. [Note de l’auteur du blog: En 1900, on sait que Monet se blesse à l’oeil en jouant avec ses enfants. Les autres facteurs aggravant, on le sait aujourd’hui, sont le fait de fumer et l’exposition au soleil] Je me permet de vous adresser cette lettre pour vous en expliquer le fonctionnement et les traitements dont vous pouvez bénéficier.
La transformation de vos paysages sur les toiles est due à cette anomalie visuelle : la cataracte. C’est une maladie de l’œil : le cristallin devient de plus en plus opaque et jaunit suite au vieillissement naturel. Les rayons lumineux convergent par ce cristallin détérioré et atteignent la rétine. Les informations transmises par les nerfs optiques situés sur cette dernière composent alors l’image au niveau du cortex visuel de chaque hémisphère. Cette image est donc floue, et les couleurs sont dégradées par le mauvais état du cristallin qui altère les ondes lumineuses correspondant aux nuances de bleu.
Il n’existe pas de traitement médical comme le port de lunette ou la posologie de collyres qui permettent de retrouver l’acuité visuelle initiale . Cependant, sachez M. Monet qu’il existe une intervention chirurgicale qui permet de remplacer le cristallin opacifié et jaunit par un implant intraoculaire afin de recouvrer une vue précise… « 

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©CNAMTS 2011

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En 1911, Monet écrit incrédule « Il y a trois jours, j’ai constaté avec terreur que je ne voyais plus rien de l’œil droit « . Au cours des années qui suivent, l’artiste refusant de se soigner et forçant sur son seul œil valide, l’acuité de ce dernier diminue aussi. Cette longue agonie explique le mot du peintre Cézanne : Monet, « Ce n’est qu’un oeil mais quel œil! ». Durant l’été 1922, il devient presque aveugle (un examen donne une vision quasi nulle à droite et de 1/10ème à gauche) ; il doit cesser de peindre. Monet est victime d’une cataracte aux deux yeux.

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 Dispositif visuel temporaire pour permettre au maître de continuer à voir. Le verre droit est bombé et de couleur verte, le verre gauche est plat et opaque pour l’oeil malade
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©Dargaud

Redoutant une opération, Monet rejette longtemps cette option salutaire. Il craint de finir comme certains talents contemporains. Au quotidien, il est donc contraint de ruser pour continuer à travailler : il se fie aux étiquettes de ses tubes et à leur ordre de rangement, pour choisir les couleurs. Il en exagère certaines, pour en pallier l’atténuation. Et puis, au début des années 1920, il ne travaille plus qu’à certaines heures de la journée, quand la lumière est douce.

A force de conviction, Clemenceau, encore et toujours lui, obtient finalement qu’il se fasse opérer dans un premier temps d’un œil. Ce sera le droit. Il recouvre la vue mais les résultats sont loin de le satisfaire pour qu’il accepte de se faire opérer de l’autre.  Plus que jamais, il est condamné à porter des verres correcteurs teintés.

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A la même époque, un autre monstre sacré de la peinture, Auguste Renoir finit sa vie le 3 décembre 1919. Il a passé les dernières années de sa vie plus ou moins retiré dans son domaine des Collettes où lui aussi peint avec rage, malgré une forme de rhumatisme extrêmement poussée, qui a pour conséquences que ses jambes ne le portent plus et que ses mains se trouvent complètement déformées.

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7 – Clemenceau enterre Monet

« ‘Non! Pas de noir pour Monet!’. Clemenceau arrache le drap noir qui recouvre le cercueil de Claude Monet. Il le remplace par un drap de fleurs qui se trouve à portée de main, ‘une cretonne ancienne aux couleurs des pervenches, des myosotis et des hortensias’.

3 jours plus tôt, le 5 décembre 1926, Monet s’est éteint vers midi dans sa maison de Giverny. Il souffrait d’une sclérose pulmonaire. Les dernières semaines, Clemenceau s’est rendu à plusieurs reprises au chevet de son vieil ami pour le ‘supporter’ une dernière fois. Quelques instants avant qu’il ne meure, Clemenceau lui prend les mains pour savoir s’il souffre. ‘Non’, répond Monet dans un souffle imperceptible. Le chagrin de Clemenceau est immense et terrible, la douleur réelle.

‘Enterrez-moi comme si j’étais un brave homme du pays. Et soyez seuls, vous, mes parents, à marcher derrière ma dépouille. Je ne veux pas que mes amis connaissent la tristesse de m’accompagner ce jour-là… Surtout rappelez-vous bien que je ne veux ni fleurs ni couronnes. Ce sont là de trop vains honneurs. Et puis il serait vraiment sacrilège de saccager à cette occasion toutes les fleurs de mon jardin’. Le jour de l’enterrement, après avoir ainsi recouvert d’un drap de fleurs le cercueil de son ami, Clemenceau suit le cercueil qui prend le chemin du cimetière. Son accablement est visible. A un moment donné, il s’arrête. Il est en pleurs. Il refuse de monter dans sa voiture ou de se faire aider. Il reprend sa marche. Arrivé au cimetière, face à la tombe, Clemenceau tient à assister à la descente du cercueil. Jusqu’au bout, il veut accompagner son vieux frère enragé ».(Alexandre Duval-Stalla, Claude Monet, Georges Clemenceau: une histoire, 2 caractèrespp. 253 à 254).

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Clemenceau décèdera à son tour, 3 ans plus tard, le dimanche 24 novembre 1929 dans son appartement à Paris. Dans son testament, rédigé 8 mois avant, il demande qu’on joigne à sa dépouille « 2 bouquets de fleurs desséchées qui sont sur la cheminée de [sa] chambre qui donne accès dans le jardin. On mettra le petit bouquet dans l’obus qui contient le grand, et le tout sera déposé à côté de [lui] ». Jusqu’au bout, il est resté fidèle à son amour de la nature et de l’art, résumé dans ce crédo : Une vie est une oeuvre d’art. Il n’y a pas de plus beau poème que de vivre pleinement. Echouer même est enviable, pour avoir tenté.”

Folies Bergère, Dargaud, 2012.

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1 – L’œuvre de Monet

  • Voyage interactif au sein des œuvres de Monet
  • Les œuvres de Monet dans le catalogue des collections des musées de France
  • Comprendre la peinture de Monet (sous-titres en Français disponibles dans les paramètres)

2 – Giverny

3 – A propos de Clemenceau

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©Historia

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4 – L’opération de la cataracte de Monet

5 – La maison de Clemenceau à Saint-Vincent-sur-Jard

http://m.webcam-hd.com/saint-vincent-sur-jard/maison-clemenceau

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