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« Je me souviens (Que né sous le lys, Je croîs sous la rose).» Devise du Québec

Samedi dernier, à l’occasion de mon passage au magasin de BD, mon oeil a été attiré par un petit ouvrage avec un format à l’italienne intitulé Le Journal de Ricardo Castillo. La couverture et plus encore les quelques pages intérieures que je feuillette ne manquent pas de me rappeler ostensiblement un univers affilié au Tintin d’Hergé de par les caractéristiques des personnages et surtout reprenant les mêmes procédés de ligne claire.

J’identifie rapidement la période : il s’agit d’un album se déroulant au XVIIIème siècle en Nouvelle-France, dénomination de l’espace nord-américain sous domination française, sujet assez peu commun en BD.

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« Jusqu’au traité d’Utrecht de 1713, la Nouvelle-France finit par compter 5 colonies ou territoires possédant chacun une administration propre: le Canada (région des Grands Lacs, vallée de l’Ohio et vallée du Saint-Laurent), l’Acadie (Gaspésie, Nouveau-Bruswick, Nouvelle-Écosse, île Saint-Jean et île Royale), la baie d’Hudson (et baie James), Terre-Neuve et la Louisiane. Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, le territoire qu’on appelait la Nouvelle-France couvrait une superficie considérable et s’étendait de la terre de Baffin au nord jusqu’au Mexique au sud et comprenait pratiquement la moitié du Canada et des États-Unis actuels. »© Université d’Ottawa

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©Gallica-BNF

L’interview du scénariste et du dessinateur de la BD permet d’entrée de jeu de jauger de la singularité de l’ouvrage : une BD parue en janvier 2011 dans un grand quotidien allemand, le Frankfurter Allgemeine Zeitung et qui a pour héros « un ancien sujet de la couronne d’Espagne poursuivi des années auparavant par l’Inquisition à Séville, où il vivait après avoir été contraint de se convertir au catholicisme alors qu’il était de confession juive ». Ce Marrane débarque donc avec plus ou moins de bonheur en Nouvelle-France, scénario historiquement plausible. On suit donc ses péripéties aux alentours de 1749.

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©BD Must 

Si Le Journal de Ricardo Castillo ne prétend pas être une BD historique, cet album parvient globalement à cerner l’ « état d’esprit » de ces Français d’Amérique du Nord et à retracer les contraintes de leur environnement. Je passe sur les retournements de situation dignes des aventures du Baron de Münchhausen ou du professeur Tournesol et certains « clichés » simplistes qui présentent les Amérindiens comme des « bons sauvages », caractéristiques malheureuses du genre.

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©BD Must

Avant d’être un colon à proprement parlé, Ricardo Castillo est surtout un aventurier, un explorateur, un « coureur de bois« . En effet, le Nord de l’Amérique exporte à cette période un produit  très convoité dans une Europe mal chauffée et calfeutrée: les pelleteries ou peaux de bête, en particulier celle de castor. La mode est aux chauds habits et chapeaux doublés dans cette matière.

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Des chapeaux faits à partir du sous-poil de castor ©Bibliothèque et Archives Canada, C-017338

Une fois passée l’étape des premiers échanges artisanaux avec les différentes peuplades amérindiennes, un véritable commerce se met en place. Celui-ci mobilise pendant une grande partie de l’année un petit nombre de voyageurs qui poussent toujours plus loin des axes fluviaux, vers la Wilderness, les contrées inconnues et inhospitalières de l’Ouest et du Nord (dispositif des forts). 

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Des castors du Canada, vignette tirée de la carte de l’Amérique du Nord et du Sud, par Nicolas de Fer, 1698.©Bibliothèque et Archives Canada, ANC NMC-26825

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Zone initiale d’habitat du castor

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© Service national du Récit de l’univers social

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Au fur et à mesure des avancées, des postes de traite s’organisent. Plus ou moins complexes, ces structures fortifiées a minima, sont des lieux de passage et d’échange. Certains connaissent un essor tel qu’ils se transforment en colonies de peuplement et deviennent de véritables villes à l’instar de Québec ou Montréal.

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© Musée McCord

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L’habitation de Québec, d’après un dessin de Champlain
©Bibliothèque et Archives Canada, C-009711

La traite des fourrures est une entreprise tout autant périlleuse que lucrative. Ce qui va conduire à une lutte acharnée entre les puissances européennes (Anglais, Hollandais) et donne lieu à beaucoup de forfaits, au nombre desquels l’inévitable contrebande, y compris vers les colonies rivales anglaises, les Treize colonies, futurs Etats-Unis. 

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©BD Must

Pour se déplacer, on reprend les multiples moyens utilisés par les Amérindiens et adaptés aux zones traversées : canots le long du Saint-Laurent ou dans le zone des Grands Lacs…, raquette ou encore traîneaux dans les zones constamment gelées.

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©BD Must

L’ « odyssée dans le pays d’en haut » va également se poursuivre avec le but de valider l’intuition d’un passage menant vers l’Asie. Au-delà de la quête scientifique, cette  volonté répond à la nécessité de trouver une voie maritime nord plus rapide et moins périlleuse que le passage par le Cap Horn. Ainsi, dès la fin du XVème siècle, seulement 5 ans après le voyage de Colomb, des marchands de Bristol montent une mission avec à sa tête Jean Cabot. Mais ne se dévoile pas à qui veut ce véritable labyrinthe de terre, d’eau et de glaces. Nombreuses seront les quêtes héroïques et les désastres retentissants.

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©BD Must

Il faudra attendre jusqu’en 1906, pour que le marin et explorateur polaire norvégien Amundsen le franchisse pour la première fois franchi dans sa totalité après un voyage de plus de 3 ans. Aujourd’hui encore, notamment du fait du réchauffement climatique, la main-mise sur cette voie est un enjeu économique considérable. Imaginez que par exemple, le trajet maritime Rotterdam-Tokyo est long de 15 900 km par le passage du Nord-Ouest, et à peu près équivalent par le passage du Nord-Est, contre 21 100 km par le canal de Suez, 23 300 km par le canal de Panama.

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En parlant d’explorations, l’un des épisodes de la BD nous rappelle que les Vikings ont figuré parmi les premiers « découvreurs » du continent nord-américain. Des fouilles ont attesté leur présence au moins au niveau de Terre Neuve.

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©BD MustLJDRC33

D’ailleurs l’uchronie Colomb Pacha de la série Jour J, imagine la rencontre entre un Christophe Colomb converti à l’Islam et une colonie de Vikings.

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Bien entendu, dans un espace aux frontières inconnues, face à la nouveauté et sans repères, le merveilleux n’est jamais loin. Le grand explorateur français Champlain n’échappera pas au relais de croyances fantastiques comme nous le rappelle l’ouvrage Champlain, la naissance de l’Amérique française (sous la direction de Raymonde Litalien et Denis Vaugeois, Les éditions du Septentrion, 2004, p. 127 dernier paragraphe à p. 128).

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Monstres marins du Septentrion. Gravure de Sebastien Münster, Sebastian dans Cosmographiae universalis libri VI, H. Petrus, 1552

Le bestiaire fantastique des monstres marins au Canada

En résumé, Le journal de Ricardo Castillo est une BD très bien réalisée et qui fait des clins d’oeil malins à l’histoire, à condition de savoir les décrypter et de passer outre les aléas d’un ouvrage tous publics. Une lecture qui réjouira les amateurs du célèbre reporter à la houlette blonde.

Le journal de Ricardo Castillo, T. 1, BD Must, 2015.

1 – Un extrait de la BD sur le site de BD Must

2 – Tirage spécial de la BD

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3 – Ils en parlent

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