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Per chi l’amicizia tenga, ch’una manu passi è l’altra venga (Pour que l’amitié tienne, qu’une main aille et l’autre vienne) – Proverbe corse

En consultant les nouveautés sur BDbuzz, l’application qui me permet de gérer ma collection de BD, un titre a retenu mon attention: L’île des justes avec le sous-titre Corse, été 42. De quoi m’intriguer puisque de part une partie de mes origines, je suis corse. Après plusieurs semaines chargées professionnellement, j’ai profité ce vendredi d’un arrêt chez mon magasin de BD préféré pour consulter l’album que je me suis empressée d’acquérir puis de lire. En attendant de finir les différentes recherches qui me permettront d’achever d’autres publications repoussées faute de temps, je vous livre ici le fruit de cette nouvelle découverte.

Voilà ce qu’indique le 4ème de couverture de la BD : « Marseille, été 42. Pour échapper aux rafles, les Cohen tentent de rallier la Corse avant de se rendre en Palestine, terre d’accueil mythique pour les juifs persécutés d’Europe. Henri Cohen, arrêté par la police française puis déporté, ne vivra jamais son rêve. Suzanne, sa femme, est capturée à son arrivée sur l’île de Beauté et séparée de son fils Sacha qui, grâce à l’aide des insulaires, est mis en sûreté. Réussissant à prendre la fuite, Suzanne retrouve son fils dans le petit village de Canari  où un prêtre les recueille. Bienveillant, celui-ci leur permet de trouver un refuge où il les imagine à l’abri. Mais il oublie qu’en Corse aussi, l’ennemi fait sa loi… Seule la solidarité corse transformera le calvaire d’une famille en un chemin d’espérance et de vie ».

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Le village côtier de Canari, au Cap corse

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Canari et son campanile © Blog Caminarem Together et Glénat

Avec ce one-shot romancé, le scénariste Stéphane Piatzszek a voulu rendre hommage à ses ancêtres, la famille Cohen (grands-parents). S’appuyant sur le dessin sensible du dessinateur vedette Espé (Châteaux Bordeaux, Sept jours pour l’éternité), Piatzszek synthétise des faits réels pour nous livrer un épisode peu connu ou tout du moins peu mis en avant : le fait que pendant la Seconde Guerre Mondiale, la Corse fait figure d’exception en ce qui concerne le traitement des Juifs.

Petit récapitulatif pour comprendre la situation: le début de la « collaboration » d’Etat entre le régime de Vichy et le régime nazi débute officiellement au lendemain de l’armistice, lors de l’entrevue de Montoise entre Hitler et le maréchal Pétain, le 24 octobre 1940. En conséquence, des lois racistes sont votées à l’encontre des Juifs et un commissariat aux affaires juives est créé.

La pression sur cette frange de la population se fait de plus en plus forte à mesure que le temps passe : tout d’abord, le gouvernement promulgue un décret-loi portant sur la révision des naturalisations établies depuis 1927. De ce fait, environ 8 000 personnes perdent la nationalité française deviennent apatrides. Puis le 3 octobre 1940, une loi portant sur le « Statut des Juifs » établit : « est considéré comme Juif, toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands parents de la même race si son conjoint lui-même est Juif ».

Quant aux Juifs d’Algérie, ils perdent le bénéfice de la nationalité française, acquise depuis le décret Crémieux en 1871 et deviennent des « indigènes des départements de l’Algérie ».

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©Glénat 

Ensuite, la loi sur « les ressortissants étrangers de race juive » permet l’internement de 40 000 personnes dans des dizaines de « camps spéciaux » tels que Gurs ou Rivesaltes. Enfin, le 2 juin 1941, l’État français ordonne un recensement sur tout le territoire et promulgue un deuxième statut des Juifs. Les fichiers constitués serviront aux arrestations et aux rafles qui auront lieu par la suite. Si j’insiste sur ces étapes, c’est que la BD montre qu’on essaie de « jouer » sur les termes pour tenter d’influer « juridiquement » sur le sort d’autres personnages.

En 1942, un pas supplémentaire vers l’horreur est franchi aussi bien au niveau français qu’européen avec la mise en branle de la Solution finale. Le 27 mars, les premiers déportés français rejoignent Auschwitz. En juin, le port de l’étoile jaune est rendu obligatoire en zone occupée.

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En mai, l’arrivée du général Karl Oberg, comme chef de la SS et de la police en France vise à lancer la préparation des déportations massives. Le 2 juillet 1942, Karl Oberg et René Bousquet, secrétaire général à la police du régime de Vichy, organisent la préparation de rafle du Vel’d’hiv. En échange de l’ajournement des déportations de juifs français, 10 000 Juifs apatrides, jugés en trop grand nombre sur le territoire français, seront arrêtés dans la zone sud et environ le même nombre seront rassemblés en région parisienne avant de connaître un sort funeste. 

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A gauche, portrait de René Bousquet en 1929©Henri Martinie / Roger-Viollet. A droite, entrevue imaginaire avec le Préfet de Corse ©Glénat

La multiplication des rafles déclenche l’exode de ceux qui pensaient encore se trouver à l’abri en France, notamment en zone libre. Les filières de passage clandestins se multiplient. Eric Alary dans son article, Les Juifs et la ligne de démarcation, 1940-1943, indique que « L’organisation du passage clandestin en général naît à l’initiative de filières et de réseaux spécialisés (les cheminots, par exemple), d’organisations aux activités multiples, mais aussi de personnes agissant à titre individuel, habitant ou non sur la ligne de démarcation. Les réseaux ont souvent des relais répartis sur plusieurs centaines de kilomètres (le réseau « Comète » commence en Belgique, la filière dite « de Vierzon » part de la région de Saint-Lô, dans la Manche; il en va de même pour les réseaux « Marie-Odile », « Hector », « Zéro  France »…), du nord de l’Europe jusque vers la ligne de démarcation, puis de celle-ci jusque vers des destinations diverses en zone non occupée, comme les frontières extérieures, en vue d’une émigration ».

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©Glénat  

On ne recenserait officiellement qu’un seul déporté juif à partir de la Corse d’après ce que rapporte l’écrivain, historien et avocat à la cause des déportés en France, Serge Klarsfeld. « Il y a eu malgré tout un déporté, un seul, un peu comme l’exception qui vient confirmer la règle… C’est vrai, Ignace Schreter, un juif allemand réfugié dans l’île a été arrêté le 30 septembre 1942 et déporté à Sobibor où il a péri, mais c’était en quelque sorte accidentel. Il a été arrêté sur ordre du secrétaire général de la préfecture d’Ajaccio qui a profité de l’absence du préfet, retenu ce jour-là à une conférence interrégionale à Marseille, et qui, lui, avait eu le cran de désobéir aux circulaires du pouvoir« . 

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©Glénat 

Plusieurs éclaircissements sont avancés pour expliquer l’ « exception » corse. Celle qui sous-tend tout au long de l’album correspond à une longue « tradition d’hospitalité » corse à la fois emprunte d’un code d’honneur (omerta – loi du silence) et teintée d’esprit frondeur qui, loin de se cantonner à la seule population, atteint également les élites dirigeantes, issues ou non du continent.

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Lettre adressée par le gouvernement de Vichy au préfet de Corse, en 1942, demandant de procéder aux « opérations de ramassage » des Juifs.
© Bo Travail !

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©Glénat

Difficile exercice que de condenser en 80 pages des événements et des actions multiples. Ce qui justifie le recours à un unique personnage fictif pour représenter l’action de l’administration locale : le Préfet Etienne Balandier. Ce dernier représente en réalité un condensé de 3 personnages identifiés, le préfet Paul-Louis Balley et les sous-préfets Pierre-Henri Rix à Bastia et Jacques Ravail à Sartène. 

Ainsi, la BD fait un clin d’oeil à l’action remarquée de Pierre-Henri Rix qui intervient auprès de Bedi Arbel, consul de Turquie à Marseille, pour faire fabriquer de “vraies fausses” cartes d’identité turques afin de protéger les ressortissants juifs.

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©Glénat 

Il est aussi souvent question dans les documents officiels de « touristes » pour justifier commodément les afflux de population étrangère sur l’Ile de beauté.

Une seconde explication historique viendrait renforcer la première : certaines sources avancent que plus de 25% de la population corse aurait des origines juives.

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©Glénat 

Enfin, les Corses peuvent aussi ressentir une certaine « proximité » avec les Juifs avec l’instauration de la Relève qui consiste à envoyer des ouvriers français en Allemagne en échange du retour de prisonniers de guerre à partir de juin 1942 puis un peu plus tard, en février 1943, du STO ou Service du Travail Obligatoire, qui conduira 700.000 Français en « déportation de travail ». On notera au passage, le petit flottement chronologique de la BD.

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©Glénat 

Pour autant, la vision offerte échappe à la naïveté en montrant les tensions existant malgré tout au sein de l’île. Les dénonciateurs et les fonctionnaires zélés, même minoritaires, existent.   

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©Glénat 

Les milieux de la collaboration tentent aussi de désolidariser la population du sort des Juifs en les accusant de venir dans l’île pour piller des ressources alimentaires déjà insuffisantes. Une accusation relayée par les radios italiennes qui émettent en Corse à certaines heures.

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©Glénat

On peut tout de même regretter que l’ouvrage s’arrête à « l’été 1942 » car avec le débarquement des Italiens sur l’île en réaction à l’Opération Torch (nom de code donné au débarquement des Alliés le 8 novembre 1942 en Afrique française du Nord  – protectorat du Maroc et départements français d’Algérie), l’internement de hommes Juifs va être mis en place dans le petit village d’Asco. Fort heureusement, le projet de déportation n’ira jamais à son terme.   

La publication de cette BD n’est pas innocente et participe au contraire d’une contribution soutenant l’action d’une association juive de Bastia. Cette dernière vise à obtenir du mémorial de Yad Vashem en Israël, seule instance à décerner le titre de « Juste parmi les Nations », une reconnaissance de la Corse comme « île des Justes » après celle de l’association Hommage aux villages de France, regroupant des enfants et des familles de Juifs ayant été sauvés pendant la guerre, au village de Canari en octobre 2010.

LIDJ8©Canari capi corsu

Pour l’instant, seul le village français de Le Chambon-sur-Lignon figure au Mémorial de Jérusalem.

Si vous souhaitez avoir une vision un peu plus globale de la relation entre les Corses et les Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, le meilleur moyen de se faire une opinion demeure le visionnage d’un documentaire réalisé en 2013, avec la participation de France 5, qui tente de faire la synthèse sur l’affaire puisque certains pans de recherches sont toujours en cours et que l’absence de sources ne permet pas d’aller plus loin dans certains cas  (lien vers Dailymotion).

En résumé, j’ai beaucoup apprécié cette BD tant par l’originalité du sujet traité que par le magnifique rendu du dessin et des couleurs pastels qui tempèrent un sujet grave. Cependant, sur le plan historique, j’aurai souhaité au moins une explication sur le contexte qui entoure l’album, histoire de ne pas semer les doute dans l’esprit des lecteurs. Cela dit, l’objectif premier de ce one-shot est totalement rempli et devrait ravir ceux qui le découvrent.

Quant à la libération de la Corse et l’épisode du Casabianca, peut-être cela fera-t-il l’objet d’un prochain article… Pace e Salute!

L’Ile des Justes, Corse 1942, Glénat, 2015.

Ils en parlent

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