Étiquettes

, , , , , , , , , , , ,


TEMPS DU RÊVE 01 - C1C4.indd

TEMPS DU RÊVE 02 - C1C4.inddLTDR3« L’espoir est un rêve éveillé » Aristote

Ces dernières années, dans la masse des productions consacrées à la Grande Guerre, on a pu voir poindre des récits dont les héros n’étaient plus le poilu lambda mais au contraire, des représentants des troupes coloniales, très longtemps « oubliés » par les récits de l’histoire officielle. Il en va ainsi de la série Le coeur des batailles, de Amère Patrie, Grippe coloniale, Sang noir, L’Homme de l’année – 1 – 1917 ou encore de Turcos.  Récemment également, la série Ambulance 13, en plus de faire découvrir le monde du service de santé, a consacré coup sur coup un album aux troupes coloniales (T. 4 Des morts sans nom) et un aux « Plumes de fer » (T.5), Amérindiens combattants et chargés du cryptage des communications. Le temps du rêve, série en 3 tomes chez Delcourt, se singularise encore en se focalisant sur la participation de ressortissants d’une nation en devenir: l’Australie.

J’avais déjà lu un extrait du 2ème tome du Temps du rêve dans l’excellent hors-série du magazine Beaux Arts consacré à la Grande Guerre sans pour autant m’y arrêter plus que cela. Ce qui m’a véritablement incitée à franchir le pas, c’est l’hyperréalisme de la couverture du tome 2 de la série. La force qui se dégageait des dessins m’a immédiatement convaincue du fort potentiel de la série. Pourtant, j’ai dû repousser un temps la lecture complète de ces ouvrages car le 1er tome était en rupture chez l’éditeur. Une attente largement récompensée après quelques mois d’attente…

TEMPS DU RÊVE 02 - C1C4.indd

Le temps du rêve permet de suivre le destin d’une poignée d’Australiens depuis la veille de l’engagement de Gallipoli, en Turquie jusqu’à leur retour sur le sol australien. Le scénario est très fouillé et bénéficie d’un traitement graphique très sophistiqué,  résultant de l’alliance d’un professeur d’histoire et d’un professeur d’arts plastiques. Les thèmes principaux et sous-jacents étant nombreux, je vais essayer de tous les retranscrire en tentant de les regrouper par thèmes, d’autant que Le temps du rêve comporte certaines particularités…

Cette première partie se focalisera sur les circonstances entourant l’entrée en guerre de l’Australie jusqu’à la fin de la participation de cette « Nation » aux opérations sur le « front oriental ». Ce qui revient à couvrir le premier tome de la série.

La participation de l’Australie à la Grande Guerre

Au début du récit, l’Australie fait encore partie de l’Empire britannique et selon l’historiographie australienne officielle, c’est grâce à sa participation au conflit qu’elle parvient réellement à se hausser au rang de Nation. Une construction du récit de l’histoire nationale très bien illustré dans les premières pages du T1.

LTDR38

©Delcourt

Lorsque la Grande Guerre éclate à la fin de l’été 1914, la question de la participation de l’Australie au conflit aux côtés des Alliés ne se pose pas. De fait, même si depuis 1901, les 6 colonies australiennes forment une fédération et sont devenues un dominion en 1907, elles dépendent toujours de la mère-patrie anglaise. Si l’Angleterre ne souhaitait pas voir se renouveler une nouvelle guerre similaire à celle qui a conduit à l’indépendance de ses 13 colonies devenues les Etats-Unis, elle entend cependant maintenir a minima son influence sur cette partie de l’hémisphère Sud.

LTDR28

Acte constitutionnel autorisant la fédération australienne © Australian War Memorial

Autonomes en matière d’affaires internes, la fédération australienne n’a donc d’autre choix que de suivre la volonté du roi George V, dépositaire de la politique diplomatique de l’Empire, lorsqu’il déclare la guerre à l’Allemagne. Il en va de même pour les Néozélandais et le reste de l’Empire britannique.

En outre, à cette époque, près de 10% des Australiens sont nés en Grande-Bretagne, ce qui crée un lien d’entraide quasiment naturel.

Déclaration du Premier Ministre Joseph Cook, le 5 août 1914: « When the Empire is at war, so is Australia at war » (Lorsque l’Empire est en guerre, l’Australie l’est aussi).

Déclaration du nouveau Premier Ministre Andrew Fisher, en septembre 1914: « Should the worst happen, after everything has been done that honour will permit, Australia will stand behind the mother country to help and defend her to the last man and our last shilling.” (Traduction libre de l’auteur du blog : Si le pire venait à arriver, après que tout ce que l’honneur permet de mettre en oeuvre, l’Australie soutiendra la mère patrie pour l’aider et la défendre jusqu’à son dernier homme et son dernier shilling).

Une armée de volontaires

En 1914, l’Australie ne dispose que de moyens militaires limités, sous la forme d’une armée permanente restreinte et dont l’engagement se limite au territoire national (Defense Act de 1903). Ce qui vaut d’ailleurs à ses soldats pendant une bonne partie du XXème siècle les sobriquets de « chokos » (soldats en chocolat) ou « koalas« . L’Angleterre connaît le même problème car il n’existe pas de système de levée de masse ou de conscriptions contrairement aux usages des autres puissances continentales.

L’Australie ne peut donc envoyer que des volontaires hors de ses frontières. Outre des ouvriers qui iront prendre la place des soldats anglais dans les fabriques d’armement, l’objectif initial est fixé à 20 000 hommes. Les premiers centres de recrutement ouvrent donc dès le 10 août 1914. A la fin de l’année, à la surprise générale, 52 000 hommes sont déjà enrôlés!

LTDR28

Fantassin australien © Imperial War Museums

En 4 ans de conflit, c’est au final 38% des Australiens âgés de moins de 44 ans qui seront partis combattre en Europe. Sur les 416 000 soldats australiens mobilisés, il y aurait eu entre 400 et un peu plus d’un millier de soldats aborigènes.

LTDR54

Embarquement à Melbourne

Un recrutement très sélectif?

Dans un premier temps au moins, les critères de sélection sont très stricts: être âgé de 18 à 45 ans, avoir un tour de poitrine supérieur à 87 centimètres et une taille minimale de 1,68 m, avoir une bonne vue et une bonne dentition. Par la suite, ces règles seront allégées, surtout par nécessité numérique.

LTDR36

Reconstitution de l’un des tests de recrutement pour l’exposition sur la Première Guerre Mondiale à l’Imperial War Museum de Londres

En ce qui concerne les Aborigènes, officiellement, il leur était interdit de s’engager, sauf en cachant sciemment leur origine ou leur lieu de résidence car ils n’ont pas d’existence légale. Le statut de personnes, de même que le droit de vote, ne leur ont pas été accordés dans la Constitution de 1901.

Les métis ou half-cast n’ont bénéficié d’une exception qu’à partir de 1917, date à laquelle les pertes humaines se sont fait lourdement sentir et suite au rejet d’un premier référendum sur la conscription.

Cet état de fait provoque donc des incertitudes numériques persistantes sur cette minorité visible. Une récente entreprise de réhabilitation est toujours en cours en Australie à ce sujet.

LTDR32

« Nous avons grandi dans l’idée que les soldats australiens étaient des grands blonds aux yeux bleus qui s’appelaient tous Smith ou Jones. Mais ça n’a rien à voir avec la réalité. La force impériale australienne était composée de recrues très variées. Et les historiens découvrent dans les archives de plus en plus de soldats aborigènes qui ont servi et/ou donné leur vie pendant la Première guerre mondiale. À l’époque, tout le monde était prêt à combattre pour l’Australie. »  Brad Manera, historien du Mémorial des troupes néo-zélandaises et australiennes de Hyde Park, à Sydney

Une mobilisation motivée

Pour quelles raisons assiste-t-on à une mobilisation de grande ampleur chez les Australiens? Les liens de filiation, de fidélité et d’appartenance au monde anglo-saxon ont déjà été évoqués plus haut. A cela s’ajoute, la peur d’une « invasion » allemande. Dans la propagande, la participation à la guerre est présentée comme une « croisade ».

LTDR30

Australiens, debout! Sauvez la (l’Australie) de ce destin honteux! (TLDAB)

La conjoncture vient également favoriser ce recrutement: l’été austral 1914 est extrêmement sec, ce qui provoque la ruine de nombreux fermiers. Il faut aussi prendre en compte qu’avec le blocus allié, les retombées des exportations de laine au profit de l’Allemagne créent un manque à gagner (1/4 du volume produit), sans parler de la mobilisation des navires pour l’effort de guerre. En conséquence, le chômage grimpe en flèche et l’inflation des denrée alimentaires se fait sentir. Misant sur le fait que la guerre sera courte, ils voient une opportunité de se refaire rapidement grâce à une rémunération très attrayante: 6 shillings par jour (1 shilling par jour pour les Britanniques au début du conflit).

D’autres prétextes à l’engagement « plus personnels » peuvent bien entendu se faire jour. Le temps du rêve nous propose de suivre en particulier le destin de 5 volontaires, 2 soldats et 3 officiers. Parmi eux: un jeune idéaliste paradoxalement « pacifiste » et un aborigène, déraciné et victime des lois discriminantes.

LTDR36

IMG_1308

A propos de l’engagement de Freeman

IMG_1325A propos de l’engagement de Tim

LTDR42

LTDR43

Walt Whitman ?

©Delcourt

Bien entendu, face à la dure réalité des combats et au gré des événements qui impactent collectivement et individuellement les personnages, les convictions et les comportements vont connaître des changements radicaux, pour le meilleur mais aussi pour le pire…

De l’Australie aux rives turques

L’effort militaire australien porte tout d’abord sur la destruction des relais télégraphiques que l’Allemagne possède dans le Pacifique grâce à ses colonies (Nouvelle-Guinée, Samoa, Palaos). L’opération est rondement menée par les 1 500 hommes de la Force expéditionnaire terrestre et navale australienne (Australian Naval and Military Expeditionary Force ou ANMEF). Dès le 17 septembre 1914, la reddition est effective.

Puis, à compter du 1er novembre 1914, de gros paquebots ou des cargos reconvertis en transport de troupes font mouvement vers l’Egypte. Le mois suivant, sous la férule britannique, les 330 000 hommes en « slouch hat » débarquent en Egypte qui servira de base d’entraînement (reconstitution de tranchées…). L’ANZAC, l’Australian and New Zealand Army Corps, prend corps (1ère mention officielle du terme le 8 décembre 1914).

LTDR59

Le camp de la 1ère Division australienne à Mena près du Caire ©Gallipoli 1915, Pens, Pencils and Cameras at War, Peter H. Liddle, Brassey’s Defence Publishers.

LTDR26

Le 11ème Bataillon pose devant la pyramide de Gizeh

LTDR27

La mascotte d’un régiment australien sur un campement près des pyramides                © Australian War Memorial

Initialement, l’ANZAC doit se rendre sur le front français mais en janvier 1915, le gouvernement britannique adopte le projet de Winston Churchill, Premier lord de l’Amirauté (commandant général de la Royal Navy et Chef d’état-major de la Marine). L’idée consiste également à ouvrir un nouveau front en Europe orientale avec un objectif multiple:

– reprendre l’initiative alors que le front occidental s’enlise et que les boys « mâchent des barbelés » (Churchill);

– encercler les puissances continentales ennemies pour les contraindre à capituler, en menant si possible un raid jusqu’à Constantinople / Istambul;

– soutenir l’action des Russes en leur permettant un libre accès à la Méditerranée depuis la mer Noire;

– sécuriser le canal de Suez et la route des Indes menacés par la Turquie.

LTDR17

Winston Churchill, Premier Lord de l’Amirauté

Pour ce faire, il est nécessaire de s’emparer du détroit des Dardanelles, un goulet d’une soixantaine de km.

LTDR46

©Wikipédia

Après l’échec de 2 tentatives navales, on se résout à effectuer une opération terrestre. Les Français, les Britanniques et l’ANZAC doivent débarquer par surprise sur 5 plages et se positionner de manière à s’emparer du site stratégique au Sud (zone de Cap Helles) tout en plaçant une flanc-garde visant à empêcher une contre-attaque turque venant du Nord et isoler le Sud. Cette dernière mission est dévolue à l’ANZAC, qui se retrouve à quelques encablures de l’antique Troie.

LTDR10

LTDR50

©Delcourt

LTDR29

Transcription d’un télégraphe décodé confirmant le mouvement de l’ANZAC vers les Dardanelles ©National Archives of Australia

Gallipoli, un baptême du feu contrarié

Les 48 bateaux de l’ANZAC s’approchent de la côte, précédés par un bombardement intense, dès 5h du matin.

Cependant, rien ne se déroule comme prévu. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1914, dans le noir, du fait de la force des courants marins, voir d’une erreur de navigation, l’ANZAC débarque bien plus au Nord que prévu, sur un site peu favorable à une progression rapide car escarpé (falaises montant jusqu’à 300 m) donc quasiment infranchissable et protégée par des fortifications et des dispositifs de défense turques.

LTDR6

©Wikipédia

LTDR7

©anzacsite.gov.au

Le Général Ian Standish Monteith Hamilton, chef de la Force expéditionnaire britannique en Méditerranée admettra d’ailleurs dans l’un de ses rapports que toutes les plages étaient étroites et très bien défendues. « In most of these landing-places the trenches and lines of wires entanglements were plainly visible from on board ship […] What  seemed to be gun emplacements and infantry redoubts could also be made out through a telescope, but of the full extent of these defences and of the forces available to man them there was no possibility of judging » (TLDAB : Sur la majorité des plages de débarquement, les tranchées et les enchevêtrements de lignes de barbelés étaient parfaitement visibles depuis les bateaux […] Ce qui ressemblait à des emplacements de pièces de tir et à des redoutes pouvait aussi être distingué à la longue-vue mais il demeurait impossible d’apprécier toute l’étendue de ces défenses et des forces disponibles pour les armer).

C’est que les renseignements alliés sont largement déficients, y compris dans le domaine élémentaire de la cartographie. De plus, les Allemands ont renforcé leurs alliés en détachant une mission militaire qui consiste à les doter de matériel dernier cri et d’instructeurs sous la houlette d’un conseiller de choix, le général Otto Liman von Sanders. Ce dernier va rapidement prendre le commandement des forces des Dardanelles et largement réarticuler le dispositif quelques semaines avant l’opération d’envergure alliée.

LTDR53

Hamilton

LTDR51

von Sanders ©Wikipédia

LTDR58

Le dispositif défensif des Turcs avec en position centrale, leur élément de réserve, la 19ème division. Von Sanders penchait pour une tentative de débarquement allié des 2 côtés du détroit dans le Sud ©Wikipédia

Autant dire que sur la plage d’environ 550 m de large, l’effet de surprise au profit des Alliés est de courte durée comme le relate le Soldat Fred Fox (3ème Brigade australienne): « No sign of life on shore could we see, and we were becoming confident that we should land unawares and surprise the Turks. Suddenly a light flashed ashore, and was visible to us for about 5 minutes. We knew  now what to expect. The enemy had spotted us; we were in it right up to the neck » (TLDAB : Aucun signe d’activité n’était visible sur le rivage; nous étions de plus en plus confiants quant au fait que nous allions accoster sans être décelés et surprendre ainsi les Turcs. Soudain, sur la rive, une lumière perça les ténèbres et demeura visible pendant 5 min. Nous savions à présent à quoi nous attendre: l’ennemi nous avait repéré et nous nous dirigions droit dans la gueule du loup).

LTDR56

Carte du débarquement de la force navale alliée en appui : cuirassés en rouge et destroyers en orange ©Wikipédia

LTDR81LTDR82

©Australian War Museum et Alexander Turnbull library

LTDR63

Plan de l’appui naval lors du débarquement ©Australian War Memorial

LTDR62

©United Press International

Dès que la multitude de chaloupes chargées d’une douzaine d’hommes accoste, les hommes débarquent en hâte. « We could now see the land plainly, but the light was too bad to distinguish any movement ashore. […] No sooner were the oars in position, than – bang! from the right came the schrapnel. The Turks on the cliff and in the trenches were pouring forth a murderous fire from rifle and machine-gun. The range was point-blanck, and how they missed any of us is hard to say » (TLDAB : Nous pouvions à présent voir la terre ferme mais l’éclairage était trop faible pour distinguer quelconques mouvements. […] A peine les rames avaient touché terre que bang! un obus explosait sur la droite. Les Turcs depuis la falaise et dans les tranchées faisaient pleuvoir sur nous un feu meurtrier entremêlant mitrailleuses et coups de fusils. Nous étions à bout portant : il est dur de comprendre comment ils ont pu nous rater).

LTDR95

©Delcourt

LTDR55

Batterie d’époque, rapatriée au Fort Rumeli Mecidiye en hommage aux artilleurs turcs

LTDR74

Campement turc ©Library of Congress

LTDR61

Illustration dans un manuel militaire turc concernant la théorie de la défense côtière

©Tasvir-i Efkar

Tous n’ont pas la même chance cependant. Dans la panique, les éléments se sont aussi enchevêtrés, ajoutant à la confusion et ne permettant plus un commandement clair et efficace.

« It was ideal country for defence, but all against attack […] We were fighting more or less in bunches of 3 or 4, always advancing. Some of us detached ourselves for snipping and I swear beat the enemy at their own game. […] We had no chance to dig ourselves in ; we had to push the enemy from the beach to give our main body a chance. So, on we went, never firing unless we could be sure of a result. Occasionally we got into them with the bayonet, but they had already had their lesson, and generally cleared out when we were close to them. If they had been given a moment’s respite we should have suffered more, and no doubt have been compelled to give way. As long as the Turks were on the run, our reinforcements with ammunition, picks, and other impedimenta, had a sporting chance, for once they had passed the enfilading shrpanel fire on the beach, they had a comparatively easy time before reaching the firing-line.  » (TLDAB: La plage était un terrain idéal pour la défense mais un véritable calvaire pour l’attaque […] Nous combattions par grappes de plus ou moins 3 ou 4, avançant sans cesse. Certains d’entre nous se détachaient du bloc pour tirer et tenter de battre l’ennemi à son propre jeu en créant une brèche dans le dispositif adverse […] Nous n’avions aucune possibilité de nous retrancher; nous devions absolument repousser l’ennemi hors de la plage afin de conserver une chance de percer. Alors nous avons continué, ne tirant que si nous étions certains de faire mouche. De temps en temps, nous chargions l’ennemi à la baïonnette. Mais, en général, ils avaient déjà eu leur compte et fuyaient à notre approche. Si nous leur avions donné un temps de répit, nous aurions connu encore plus de pertes et nous aurions sans aucun doute été obligés d’abandonner notre tentative de débarquement. Tant que les Turcs étaient en fuite, nos renforts avec munitions, pioches et autres impédimenta, avaient leur chance. Dès que ces derniers auraient pu dépasser les tirs d’obus en enfilade, avant d’atteindre la ligne de feu, ils seraient dans une phase relativement facile en comparaison). 

LTDR100

©Delcourt

2 divisions parviennent à débarquer mais au prix de lourdes pertes, soit un peu plus de 2 000 morts. Les Australiens parviennent jusqu’à la 1ère colline mais une poche de résistance turque (une cinquantaine de soldats d’après certaines sources) tient bon. En tête et commandant de l’élément de réserve, toutes baïonnettes au fusil, le jeune commandant (?, capitaine dans la BD) turc Kemal Pacha (alias Mustafa Kemal Atatürk) ne tarde pas arriver en renfort, charge et écrit sa légende.

LTDR65

LTDR15©Delcourt

LTDR35

« Je ne vous ordonne pas de combattre, mais de mourir! » Kemal Pacha (en tenue plus claire) entouré de son staff et de ses officiers en 1915 ©Australian War Museum

LTDR36

Servants ottomans de mitrailleuses aux ordres d’officiers allemands ©Library of Congress

LTDR76

Armes turques prises à l’ennemi

IMG_0408

« Nid » de blessés à l’issue du 1er jour d’offensive ©Gallipoli 1915, Pens, Pencils and Cameras at War, Peter H. Liddle, Brassey’s Defence Publishers.

Sans appui conséquent, le terrain gagné est rapidement repris et les troupes de l’ANZAC sont largement confinées sur les premiers contreforts léchant les plages. Le « baptême du feu » australien vire au cauchemar puis tourne à une guerre de positions figée et sans réelle issue immédiate. Hamilton ne croyait pas si bien dire lorsqu’il écrivait : « You have got through the difficult business, now you have only to dig, dig, dig, until you are safe » (TLDAB : Vous avez surmonté la partie difficile de l’affaire, maintenant vous n’avez plus qu’à creuser, creuser, creuser jusqu’à ce que vous soyez en sécurité).

LTDR50

En trait plein, les tranchées « alliées » et en pointillés, les lignes turques sur la zone d’action de l’ANZAC. Les tranchées ont sans doute rappelé aux Australiens les forages des mineurs sur les zones aurifères du XIXème siècle, d’où le surnom de « diggers », litérralement les creuseurs, qui sera donné aux soldats ©The Project Gutenberg eBook, The 28th: A Record of War Service in the Australian Imperial Force, 1915-19, Vol. I, by Herbert Brayley Collett

LTDR73

©Peter H. Liddle, Gallipoli 1915, Pens, pencils and Cameras at War, Brassey’s Defence Publishers

LTDR75

© Australian War Museum

Les tentatives de part et d’autre pour reprendre l’avantage se soldent toutes par des échecs. La BD élude d’ailleurs ces multiples rebondissements sans grande portée. Le général Hamilton, blasé, concédera: « Je ne suis pas surpris que les Grecs aient mis 10 ans pour conquérir Troie ».

Le 19 mai, les Turcs tentent de reprendre l’initiative et sont repoussés au prix d’un bilan particulièrement lourd : un peu plus de 3 000 morts. A tel point qu’une trêve exceptionnelle est négociée pour évacuer les cadavres sous peine de propagation d’épidémies chez les belligérants.

LTDR60

 Un officier turc est mené, les yeux bandés, au travers des lignes australiennes pour négocier un cessez-le-feu temporaire ©Gallipoli 1915, Pens, Pencils and Cameras at War, Peter H. Liddle, Brassey’s Defence Publishers.

Entre août et décembre 1915, les Britanniques tentent de déborder les Turcs en effectuant un nouveau débarquement plus au Nord, dans la baie de Sulva pendant que les ANZAC lancent en simultané un assaut sur Lone Pine et Chunuk Bayir. 2 000 Australiens et Néo-zélandais périssent pour prendre la 1ère ligne turque. Pire, le 7, à la Nek, les ANZAC chargent sans le soutien de l’artillerie du fait d’une erreur de commandement. Au cours de la première demi-heure, les mitrailleuses turques font un carnage.

LTDR45

©L’Histoire, Les Collections, n° 66, trimestriel janvier 2015, L’Australie, Naissance d’une nation, Des Aborigènes aux soldats de l’ANZAC

LTDR102

©Delcourt

LTDR23

Fabrication de bombes à partir de pots de confitures et autres récipients ©King’s College London

LTDR31

« A ridge too far » / une crête trop loin ?

Non seulement l’ouverture du second front n’offre aucune alternative dans le rapport de force mais le front Est est une catastrophe en termes sanitaires. Les soldats sont victimes des aléas climatiques (chaleur intense puis froid et pluies diluviennes), des mouches. L’espace vital est réduit car la surpopulation est effective. On s’entasse de manière précaire.

L’eau est rationnée et couvre à peine les besoins vitaux quotidiens. La nourriture est abjecte: des biscuits trop durs et du bœuf peu comestible, source de dysenteries. Cet ordinaire est amélioré au gré des arrivages par des fruits et des légumes, du riz, du sucre, des oignons, du pain voir des œufs ou du lait. “For supper we had nothing more than those tough square biscuits given to us as rations – they were so hard a man could break his teeth on them. I had three days provisions with me, but was warned that they might have to last for five days. So I took care not to dip too deeply into my provision bag. Someone offered me the bottom of a can of tea, which helped to wash those tough biscuits down.” (TLDAB : Pour le dîner, nous n’avons eu rien d’autre que ces durs biscuits carrés, distribués à titre de rations – ils étaient si durs qu’on pouvait se casser les dents dessus. J’avais 3 jours de provision avec moi mais j’avais été averti qu’il faudrait peut-être les faire durer 5 jours. Alors je faisais attention à ne pas piocher trop lourdement dans mon sac à provisions. Quelqu’un m’a offert le fond d’une boîte de thé pour arroser ces biscuits durs et mieux les faire passer – Source:  Sydney Loch, To Hell and Back: The banned account of Gallipoli, Harper Collins, 2007, p. 89).

De surcroît, les Alliés connaissent d’énormes problèmes de logistiques tels le ravitaillement et l’évacuation des cadavres, dont la décomposition incommodent même ceux qui se trouvent en soutien, au large. L’approvisionnement est difficile du fait du manque de main d’oeuvre et soumis au harcèlement constant des tireurs d’élite et de l’artillerie adverses. La répartition des domaines de responsabilités entre Marine et Armée de Terre est floue, ce qui n’aide pas non plus.

Il y a également plus de malades que de blessés. Au total, sur ce théâtre d’opération, au moins 40 000 hommes seront évacués pour diarrhée aiguë sur les 250 000 mis hors de combat. Une estimation rend compte de 64 000 malades, environ 20 000 blessés dont 664 officiers, près de 9 000 morts et quelques dizaines de prisonniers rien que pour les Australiens (Néo-zélandais: 2 500 morts, 5 000 blessés).
Or, les Alliés ont largement sous-estimé le soutien médical. Ils envisageaient seulement 3 000 blessés pour l’ensemble des premiers combats. En outre, sur 3 bateaux médicalisés, seul 1 rejoindra le front. Enfin, alors qu’en France, un blessé recevait immédiatement les premiers secours sur place et était évacué vers un hôpital dans un délais « raisonnable » de 8 à 12h, il fallait entre 2 et 3 jours sur le front oriental.

LTDR35

La plage W sous le feu turc©Imperial War Museum

LTDR61

Les campements alliés ont un petit air de bidonville © The First World War, Hew Strachan, Viking USA, 2004.

 LTDR97

©DelcourtLTDR69

Sous la neige…©Australian War Memorial

LTDR68

Un groupe de Gurkha avec des bandages sur leurs pieds gelés, attendant d’être évacués depuis ANZAC Cove suite à des tempêtes et des chutes de neige en novembre 1915 ©Australian War Museum

LTDR24

LTDR64

Évacuation de soldats australiens ©Australian War Memorial

LTDR70

Les petites barges, les « beetles« (scarabées) sont des vecteurs indispensables pour les rotations entre la plage et les bateaux au large  © The First World War, Hew Strachan, Viking USA, 2004.

LTDR47

LTDR48

©Delcourt

Un retrait en catimini

Face à l’incapacité d’emporter la décision rapidement et à la dégradation générale des conditions, le commandement allié se résout à envisager purement et simplement l’évacuation de la péninsule. Elle se déroulera en 2 phases: tout d’abord, les forces les plus au Nord, donc les ANZAC dans la nuit du 19 au 20 décembre puis Cap Helles du 8 au 9 janvier suivants.

Comble de l’ironie, il s’agit de l’un des rares plans à s’être déroulé parfaitement et sans éveiller les soupçons adverses.

Certainement par choix éditorial et parce que cet épisode n’apporte rien à la dynamique du récit selon l’angle choisi, l’infâme retraite n’est pas non plus évoquée. L’atmosphère globale de l’album laisse de surcroît sous-entendre qu’elle était inévitable.

Dommage car les alliés vont déployer des trésors d’ingéniosité pour se retirer en bon ordre.

LTDR72

Pièces d’artillerie factices servant à couvrir le retrait allié de la péninsule

LTDR90

TLDAB Extrait « Les soldats ont eu recours à beaucoup d’astuces différentes pour faire croire aux Turcs qu’ils occupaient encore les tranchées après qu’ils les eurent quittées: des fusils au déclenchement automatique grâce à des mécanismes incluant des bougies allumés ou des goutte à goutte ou un gramophone » (illustration) ©Peter H. Liddle, Gallipoli 1915, Pens, pencils and Cameras at War, Brassey’s Defence Publishers

Au bilan, sur les 61 700 Australiens morts pendant la Grande Guerre, plus de 8 000 auront perdu la vie à Gallipoli.

Un acteur fondateur pour la Nation australienne

LTDR13

©Delcourt

LTDR71

Exemplaire de discours grandiloquent distribué avant le débarquement et mettant en exergue la fierté de participer à un futur « succès estimé comme décisif »

En dépit de son caractère sanglant et stérile, la bataille de Gallipoli incarne pourtant un moment structurant et fondateur de la Nation australienne. Le scénariste ne s’y est pas trompé en lui consacrant un album entier de la série.

« And then, the people in Australia looked on from afar at three hundred thousand of their own… struggling amongst millions from the strongest and most progressive peoples of Europe and America; They saw their own men…flash across the world’s consciousness like a shooting star. The Australian nation came to know itself. » (TLDAB: Et puis, les gens en Australie virent au loin 300 000 des leurs … luttant d’égal à égal parmi des millions d’autres issus des peuples les plus puissants et les plus progressistes de l’Europe et de l’Amérique; ils ont vu leurs propres hommes …se révéler soudain au concert des Nations à la manière d’une étoile filante. La Nation australienne s’était trouvée) C.E.W. BEAN, Official History of Australia in the War of 1914-1918, Australian War memorial, 1921–1943.

Le film culte Gallipoli de  Peter Weir est la parfaite illustration de la construction mythologique et de la vision romantique de soldats australiens transcendés par des valeurs communes de fraternité, d’une virilité « fougueuse », du courage au feu et de simplicité.  Au final, l’échec de la campagne ne fait qu’amplifier la dimension tragique de la situation et mettre en avant des soldats héroïques.

LTDR21

Ces soldats représentent l’incarnation du « Stand by your mate« , littéralement « reste aux côtés de ton camarade », cher à l’Australie. Une notion qui apparaît avant même la fin de l’opération sous la plume du seul correspondant de guerre à suivre les hommes au combat, le journaliste australien Charles E.W. Bean.

LTDR91

Charles E.W. Bean ©Australian War Memorial

Les premiers offices religieux en l’honneur des soldats tombés au champ d’honneur à Gallipoli sont célébrés dès 1916. Depuis, cette « terre sacrée », s’est transformé en lieu de pèlerinage incontournable au service de l’expression d’un patriotisme qui a connu un renouveau remarqué au cours de la dernière décennie (article sur le phénomène).

LTDR78

©Australian War Memorial

En cette nouvelle année anniversaire du centenaire de la Grande guerre, les sorties annoncées dans les jours à venir d’une mini-série consacrée à l’épisode turc, Deadline Gallipoli ou encore du premier film du néo-zélandais Russell Crowe, The Water Diviner, iront certainement dans ce sens.

Une représentation paradoxale?

Par rapport aux choix effectués pour représenter cet épisode marquant à la fois de la Première Guerre Mondiale et de l’histoire australienne, je me permettrais plusieurs remarques.

Tout d’abord, même si je peux comprendre les contraintes de récit et éditoriales, je trouve dommage que cet épisode ne fasse pas du tout état des autres troupes « indigènes » présentes sur site, à commencer par les Néo-zélandais, autre « Nation » constituante de l’ANZAC. Il en va de même pour les troupes indiennes également en nombre, non seulement sur ce théâtre d’opérations mais d’ores et déjà présents sur la ligne de front franco-belge.

L’autre paradoxe, à mon sens, réside dans le fait qu’en exaltant la force « animale » du soldat indigène Freeman, au travers d’un parcours initiatique visant un retour aux sources, on redonne vie à une vision « raciste » très en vogue à l’époque.

En effet, à la veille du conflit, est élaborée sous l’impulsion de Lord Frederick Roberts, commandant en chef des troupes britanniques en Inde, la théorie de la « race martiale » qui présuppose que certains peuples sont dotés de qualité guerrières innées.

La France n’est pas en reste puisqu’en 1910, paraît sous la plume du Lieutenant-colonel français Charles Mangin, La Force noire, un ouvrage préconisant, en cas de guerre continentale en Europe, le recours massif aux troupes coloniales, en particulier aux « tirailleurs sénégalais », dénomination générique pour désigner les troupes recrutées au sein de « l’inépuisable réservoir d’hommes » que constitue les colonies africaine. Mangin loue les qualités de l’homme africain qui selon lui « naît soldat plus encore que guerrier » et posséderait prétendument les « qualités  que réclament les longues luttes de la guerre moderne: la rusticité, l’endurance, la ténacité, l’instinct du combat, l’absence de nervosité, et une incomparable puissance de choc ».

Il n’en fallait pas plus pour nourrir l’argumentaire de la propagande allemande qui ne tarde pas à retourner contre les alliés leur argumentaire en le transformant peu à peu en « honte noire« , c’est à dire, en signe de barbarie absolue de ses ennemis.

LTDR77

« Die Zivilisierung Europas » (la civilisation européenne), caricature d’Arthur Jonhson   © BPK, Berlin, Dist RMN-Grand Palais »Le Kladderadatsch du 23 juillet 1916 […] une de ses cibles privilégiées : le personnage du tirailleur sénégalais. Animé de soubresauts comme s’il se livrait à une danse macabre, le soldat, engagé dans les rangs adverses, s’est mû en un être sanguinaire qui, en lieu et place du havresac réglementaire, porte le crâne d’un ennemi. Bouche et mâchoires proéminentes, anneau dans le nez, collier de dents autour du cou : c’est un cannibale. Seuls subsistent de l’uniforme régulier un porte-épée à baïonnette et la culotte garance » (site 1643-1945 L’histoire par l’image).

LTDR96

©Delcourt

Pour autant, c’est ce décalage dans la représentation du jeune aborigène dans un état second pendant les affrontements et projeté dans un monde invisible aux « blancs » qui apporte une réelle touche d’originalité à la série.

LTDR101

©Delcourt

« Si Gallipoli domine la mémoire australienne par son importance symbolique, c’est sur le sol français, à Fromelles ou à Pozières, que les soldats australiens furent initiés à la réalité de la guerre industrielle » explique l’historien Bruno Cabanes (« 1914 – 1918, Le grand sacrifice des diggers« , dans L’Histoire, Les Collections, n° 66, trimestriel janvier 2015, L’Australie, Naissance d’une nation, Des Aborigènes aux soldats de l’ANZAC) ; dans la suite et fin de mon article à paraître prochainement, je vous proposerai entre autre d’étudier le traitement de ces événements au travers des 2 derniers tomes de la série Le temps du rêve.

Stéphane Antoni, Olivier Ormière, Virginie Blancher, Le temps du rêve, Delcourt. 

1 – Ils en parlent

2 – A propos de la série

  • Vidéo sur la création de la BD: de l’écriture au dessin
  • Analyse des couvertures des T1 et T2

3 – Gallipoli

  • Site consacré à l’opération de l’ANZAC à Gallipoli : faits, visite du site… (en anglais)
  • Aquarelles et dessins du Commandant LFS HORE – témoignage
  • Les événements vus du côté turc, le film Çanakkale
Publicités