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LSDHMerci à Mikaël pour son soutien actif, sa patience, son énergie et ses multiples relectures.

En anglais, le terme « monkey business » revêt plusieurs significations: il peut se traduire par « singeries », « manigances » ou encore qualifier un état contraire à la moralité ou l’éthique.

Un singe armé en tenue de fantassin français, avec un bicorne ressemblant à celui de l’Empereur et une partie du titre de l’album confondu je ne sais pourquoi avec le célèbre nom « Waterloo »: il n’en fallait pas moins pour éveiller ma curiosité.

Je me suis empressée de dévorer la BD pour découvrir une incroyable histoire de malentendu où, dans une hystérie collective, une foule donne libre court à ses peurs et ses croyances.

C’est au cours d’une discussion sur l’antagonisme franco-anglais que l’auteur de la BD, Wilfrid Lupano, prend connaissance d’une légende originale, celle du singe de Hartlepool, qui va inspirer son propos.

« Old » Hartlepool est une petite bourgade de pêcheurs sur la côte Nord-Est de l’Angleterre. Hatlepool est un site occupé dès 640 après JC avec l’implantation d’un monastère. Ce port naturel sert également de lieu de recrutement et de base navale pour de nombreuses expéditions militaires menées contre l’Ecosse, ce qui lui vaudra d’être fortifié au XIIIème siècle. Ville florissante au Moyen-Age, elle connaît un grand déclin au XVIIIème siècle. En 1795, des emplacements pour des canons ainsi que des défenses sont mises en place pour éviter toute velléité d’invasion française.

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Gravure montrant le mur sud et le village d’Hartlepool d’après une étude de Thomas Allom (1804-1872), London : Fisher, Son & Co., 1832.

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Vues du port d’Hartlepool – James Wilson Carmichael (1800 – 1868)

Une légende locale voudrait qu’un hiver, au cours des guerres napoléoniennes (en 1814?), un navire français aurait chaviré et fait naufrage au large du port sur un lieu-dit « Fish Sands », une bande côtière caillouteuse. Selon certains, il s’agissait d’un chasse-marée, mais que venait donc faire un bateau certes rapide mais plutôt destiné à une pêche côtière,… à moins qu’il n’ait s’agit du nom du bateau. Peu importe. Le seul « survivant » connu aurait été un singe, habillé dans un semblant d’uniforme militaire.

Les habitants, n’ayant jamais vu un Français auparavant, encore moins un singe apparemment, l’auraient pris pour un espion.

D’après le folklore local, n’obtenant rien de probant lors de leurs tentatives d’interrogatoire, la population locale décida de le torturer en le plaçant sur une grille en fer brûlante. Cela eut pour effet d’arracher des cris au supplicié mais dans une langue incompréhensible. Ils crurent que c’était du Français. Quelqu’un s’approcha trop près, ce qui rendit l’animal agressif. Ce dernier se jeta sur l’individu et lui mordit le nez. Les habitants finirent par le juger et le condamnèrent à mort. Un échafaudage de fortune ou le mât d’un bateau servit de potence et la pauvre bête fut pendu.

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©Delcourt

Selon certains, la croyance qu’il s’agissait « d’un singe » aurait une origine encore plus sinistre. Elle aurait pour origine la simplification du terme « powdermonkey » qui désignait les jeunes garçons ou mousses en charge de la poudre à canon qui servaient à bord des navires de guerre. Je ne préfère même pas y penser!

Les recherches historiques menées par Wilfrid Lupano sur la légende laissaient suffisamment de place aux interprétations; à la manière d’un Dumas, il se saisit donc de cette base pour réinterpréter le mythe tout en mettant en avant un thème récurent dans son oeuvre: la cruauté et la bêtise humaines.

« Il y a très peu de documents sur cet événement, somme toute anecdotique pour l’époque. Il reste quelques chansons de marins, quelques gravures… J’ai dû concevoir les personnages et ce qu’ils incarnent : le pouvoir, la revanche, la peur, cette ignorance, qu’on ne peut guère reprocher, qu’on ne peut que combattre. Il m’a semblé important de parler du rôle des enfants, car ils sont la chair à canon des nationalismes de demain – la réserve de viande, élevée dans cet objectif – et donc concernés au premier chef. J’ai essayé d’aborder l’histoire comme une fable, drôle mais cruelle, dans laquelle aucune forme de racisme et de discrimination n’est épargnée. Au détour de l’histoire du singe, on parle aussi de racisme ethnique, d’esclavage, de sexisme, de haine du village voisin, du croyant d’en face etc. C’est quasiment un catalogue de la médiocrité, mais joyeux. Il m’a fallu également concevoir quelques personnages « positifs », pour qu’une note d’espoir demeure, dans cette vase… […] La distance historique permet l’humour, et l’humour est la meilleure façon de parler des choses vraiment tristes. Ça passe bien sûr par les dialogues, mais surtout par le dessin. Mes personnages sont tous de bien tristes sires, et Jérémie a su magnifiquement faire en sorte que « leur ramage se rapporte à leur plumage » : sa galerie de personnages est une ode jubilatoire à la diversité, pour le meilleur et pour le pire ! Mais ce qui m’a surtout intéressé dans cette histoire, c’est qu’elle n’est pas seulement le témoignage d’une époque : elle a une dimension universelle.  » (Extraits d’une interview de Wilfrid Lupano par 20 minutes).

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Wilfrid Lupano imagine ainsi que « Nelson » (quelle ironie!) est un chimpanzé, mascotte et compagnon du Capitaine d’un navire, ancien négrier passé au service de la Royale.

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Dans cet album tout en psychologie, par contraste, le dessinateur Jérémie Moreau n’hésite pas à figurer des tronches grotesques, très caricaturales.

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Mention spéciale au vétéran des guerres franco-indiennes (Canada) complètement gaga mais qui, se sentant tout à coup à nouveau revivre, ramène sa fraise!

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Les « élites » morales et administratives, garantes putatives de l’ordre, en prennent aussi pour leur grade.

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Les enfants qui semblent aussi être contaminés par la haine des Français, comme le montrent leurs jeux, vont pourtant tenter d’exprimer la voie de la raison. Si seulement on les avait écoutés!

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©Delcourt

Le scénariste prend soin d’être neutre en apportant des nuances aux comportements de habitants de Hartlepool. Ainsi, le capitaine français du bateau naufragé est-il aussi un odieux personnage, tout aussi haineux et viscéralement nationaliste.

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L’auteur tempère toute tentative d’amalgame étendue à l’ensemble de l’Angleterre en mettant surtout en cause le manque de discernement de quelques individus.

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On sent que Wilfrid Lupano a passé du temps à « mijoter » un album mordant qui, pour notre plus grand plaisir et à notre grand effroi, distille dialogues au vitriol et répliques mordantes ou cinglantes. Son humour est certes grinçant mais irrésistible, un vrai  ré-gal !

L’ambiance de l’histoire est globalement oppressante. On a l’impression de ressentir physiquement le mauvais temps ambiant, les éléments déchaînés autant que la noirceur de cœur des personnages, la nullité crasse ou la détresse de notre héros malheureux.

Dans cet album, toute la palette des sentiments est explorée. Du rire on passe à la peur, le ridicule succède à l’effroi, et vice versa, créant une alchimie subtile et efficace. On oscille aussi entre justice divine et justice des hommes avec une pointe de déterminisme et de pessimisme.

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©Delcourt

L’album se termine sur une page expliquant fort opportunément qu’aujourd’hui encore, le singe d’Hartlepool fait toujours partie intégrante de la vie de cette ville. L’équipe de rugby y fait toujours allusion notamment en ayant adopté une mascotte surnommé très subtilement « H’Angus the Monkey » : H’angus est un jeu de mot avec le prénom Angus et la formule « hang us », littéralement pendez nous). Et un homme politique n’a pas hésité à faire preuve d’auto-dérision pour se faire élire.

La lecture du singe d’Hartlepool vous réservera quelques surprises bien senties que je vous laisse le soin de découvrir par vous-même. Personnellement, le retournement de situation en fin d’album m’a vraiment beaucoup plu et je ne m’y attendais pas du tout…

Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas résisté et j’ai voulu moi-même suivre la trace du mythe. Le but n’était pas bien entendu de trancher le débat mais bien de tenter d’avoir une meilleure vision du contexte dans lequel a pu se développer cette légende. Je vous livre ci-après ce que j’ai pu dénicher en le présentant sous des rubriques thématiques.

I- La légende du singe au travers d’une chanson populaire

The Monkey song d’après le site This is Hartlepool (Traduction libre de l’auteur du blog)

In former times, when war and strife / Dans des temps anciens, quand du fait de la guerre et des rivalités
The French invasion threaten’d life / L’invasion française faisait craindre pour notre vie
An’ all was armed to the knife / Et tous étaient armés jusqu’au cou
The Fisherman hung the monkey O ! / Les pêcheurs ont pendu le singe
The Fishermen with courage high, / Les pêcheurs au grand courage
Siezed on the monkey for a French spy; / Ont capturé le singe qu’ils prirent pour un espion
“Hang him !” says one; “he’s to die” / « Pendez-le » réclama l’un d’eux, « il doit mourir »
They did and they hung the monkey Oh! / Ils acquiescèrent et pendirent le singe
They tried every means to make him speak / Ils essayèrent tous les moyens possibles pour le faire parler
And tortured the monkey till loud he did speak; / Et torturèrent le singe jusqu’à ce qu’il en crie
Says yen “thats french” says another “its Greek” / L’un dit « c’est du français », un autre « c’est du grec »
For the fishermen had got druncky oh! / Car les pêcheurs avaient bu
Hammer his ribs, the thunnerin thief / Martelez lui ses côtes à ce tonitruant bandit
Pummel his pyet wi yor neef! / Tabassez son moulin à paroles avec vos ?
He’s landed here for nobbut grief / Il a débarqué ici pour ne connaître que la douleur
He’s aud Napoleon’s uncky O! / C’est l’oncle de ce vieux Napoléon
Thus to the Monkey all hands behaved / Toutes les mains agissaient 
“Cut off his whiskers!” yen chap raved / « Coupez lui les moustaches! » s’impatientait un type délirant 
Another bawled out “He’s never been shaved”, / Un autre beugla « Il ne s’est jamais rasé »
So commenced to scrape the Monkey, O! / Alors ils commencèrent à écorcher le singe
They put him on a gridiron hot, / Ils le mirent sur un gril brûlant 
The Monkey then quite lively got, / Le singe devint alors animé
He rowl’d his eyes tiv a’ the lot, / Il roula beaucoup les yeux
For the Monkey agyen turned funky O!. / Le singe devint à nouveau grossier
Then a Fisherman up te Monkey goes, / Alors un pêcheur monta le singe
Saying “Hang him at yence, an’ end his woes,” / En disant « Pendez le une fois pour toute et mettez fin à son infortune »
But the Monkey flew at rhim and bit off his nose, / Mais le singe lui échappa (?) et lui mordit le nez  
An’ that raised the poor man’s Monkey O!
In former times, mid war an’ strife,
The French invasion threatened life,
An’ all was armed to the knife,
The Fishermen hung the Monkey O!
The Fishermen wi’ courage high,
Seized on the Monkey for a spy,
“Hang him” says yen, says another,”He’ll die!”
They did, and they hung the Monkey O!.
They tortor’d the Monkey till loud he did squeak/ Ils torturèrent le singe jusqu’à ce qu’il pousse des cris aiguës 
Says yen, “That’s French,” says another “it’s Greek”
For the Fishermen had got drunky, O!
“He’s all ower hair!” sum chap did cry, / « Il est tout plein de cheveux! ». Certains pleurèrent 
E’en up te summic cute an’ sly / Même en haut, il paraissait adorable et malicieux
Wiv a cod’s head then they closed an eye, / Avec sa tête de cabillaud puis ils lui fermèrent un œil  
Afore they hung the Monkey O!

J’ai trouvé une variante de la chanson avec des parties déclamées sur des cartes postales en vente sur e-bay.

II – Existe-t-il d’autres épisodes historiques qui corroboreraient la légende?

Dès que j’ai achevé ma lecture, je n’ai pu m’empêcher de faire un rapprochement avec le roman Mangez-le si vous voulez de Jean Teulé, lu quelques mois auparavant. A partir d’une histoire vraie, dans ce livre, Jean Teulé tente de montrer les mécanismes qui mènent les habitants d’un modeste village à l’hystérie collective.

Le 4ème de couverture nous offre un résumé de la situation: « Le mardi 16 août 1870, Alain de Monéys, jeune Périgourdin intelligent et aimable, sort du domicile de ses parents pour se rendre à la foire de Hautefaye, le village voisin. Il arrive à destination à quatorze heures. Deux heures plus tard, la foule devenue folle l’aura lynché, torturé, brûlé vif et même mangé. Pourquoi une telle horreur est-elle possible ? Comment une foule paisible peut-elle être saisie en quelques minutes par une frénésie aussi barbare? Ce calvaire raconté étape par étape constitue l’une des anecdotes les plus honteuses de l’histoire du XIXe siècle en France. »

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Ainsi, il y aurait historiquement au moins un exemple avéré montrant les dérives d’une foule incontrôlable et irraisonnée.

En ce qui concerne les jugements d’animaux, il existe aussi des exemples répertoriés. L’historien Michel Pastoureau a notamment travaillé sur les rares archives qui subsistent de cette pratique courante au Moyen-Age et qui perdure jusqu’au siècle des Lumières (voir les liens en bas de page).

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III -Hartlepool, un terroir propice au développement d’une légende au XIXème siècle

  • Une côte propice aux naufrages. La côte d’Hartlepool semble avoir bel et bien été inhospitalière, au point même que la mise en place d’un bateau de sauvetage aurait été retenue au moins dès la première moitié du XVIIIème siècle, a priori autour de 1813, ainsi que le rapportent Eneas Mackenzie et Marvin Ross dans l’ouvrage, An historical, topographical, and descriptive view of the county palatine of Durham: comprehending the various subjects of natural, civil, and ecclesiastical geography, agriculture, mines, manufactures, navigation, trade, commerce, buildings, antiquities, curiosities, public institutions, charities, population, customs, biography, local history, &c, Volume 1 (Mackenzie and Dent, 1834), réalisé à partir d’une collecte de documents plus ou moins officiels et d’enquêtes terrain.

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TLDAB : Dans le rapport du Capitaine Manby sur la côte, en 1813, il écrit: « Hartlepool est entouré par les rochers à proximité de son effroyable côte, qui se prolonge sur une bonne distance vers le Nord. De la même manière, il existe un récif qui s’étire loin dans la mer, appelé Long Scar (la longue cicatrice). Sur chacun des côtés de ce site, au Nord et au Sud, il y a des baies de sable hospitalières à partir desquelles on peut sauver des vies grâce à l’utilisation d’un « mortar » de 5,5 pouces lorsque des navires s’y sont aventurés. […] »

Nota: Le mortar semble être un vaisseau robuste (définition de l’encyclopédie en ligne Merriam Webster: « a sturdy vessel in which material is pounded or rubbed with a pestle« )

Dans le cas du naufrage d’un navire français qui se serait déroulé en 1813, il se peut cependant que la peur et les lois de la guerre aient pu supplanter celle de l’entraide naturelle entre marins. D’autant qu’il plane en Angleterre comme en France les sempiternelles histoires de naufrageurs.

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  • Des habitants crédules? Toujours dans le même ouvrage, Sir Cuthbert Sharp (1781–1849), ancien militaire et un temps maire de Hartlepool (en 1816) après s’y être installé, nous livre sa vision de la population locale dans ce qui est très certainement un extrait de son ouvrage paru en 1816, The History of HartlepoolIl en ressort un portrait assez contrasté et peu flatteur de ses compatriotes, décrits comme « arriérés ». Faut-il y voir le dédain d’un homme cultivé (il exercera comme antiquaire) et qui a voyagé (il a été notamment « otage » et « prisonnier » en France en tant que ressortissant anglais)? La connaissance de l’histoire du singe aurait-elle d’une manière ou d’une autre nourri son jugement?

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TLDAB : « La population de Hartlepool », dit Sir C. Sharp, « était principalement constituée par des pêcheurs, une espèce résistante dont la majorité n’avait pas reçu les premiers rudiments d’éducation. Leurs manières sont courtoises et civiles, en particulier avec les étrangers, leur mode de vie et de pensée se caractérisent par une austérité et une indépendance inflexible. Peu d’entre eux ont voyagé au-delà des ports voisins et leur connaissance du monde s’en trouve subséquemment extrêmement restreint. Toutefois, leurs sens de l’observation trahit fréquemment une grande capacité de pensée et de compréhension. Ils sont presque tous apparentés, prompts à la superstition et pourtant soumis et indifférents à la religion. Leur gagne-pain dépend entièrement de l’humeur de l’élément le plus indiscipliné. Bien que certains soient prudents, en général, ils vivent, passez moi l’expression, au jour le jour. Tant et si bien que quand les conditions climatiques sont défavorables pendant un période importante, ils en sont fréquemment réduits à la portion congrue. Ils sont en général sobres et leur seul luxe se résume à de rares et bons gâteaux blancs (sorte de génoises apparemment). Ils se marient tôt, ont généralement de grandes familles et leurs femmes tiennent toujours les cordons de la bourse. Du fait de l’isolement géographique et de l’activité professionnelle spécifique de la majorité de ses habitants, beaucoup de rites anciens et de coutumes ont été préservées alors qu’ailleurs elles tombent en désuétude ou ont disparu. […] Un corps de volontaires sous le commandement de l’Écuyer Charles Spearman, a été créé en réaction aux risques d’invasion lors de la dernière guerre.

      […] En 1815 […] A cette époque, la population totale s’élevait à 1037 personnes.

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  • La peur prédominante d’une invasion française. C’est par une nuit pluvieuse de 1793 que le Premier ministre anglais William Pitt déclare la guerre à la France. Les 2 Nations sont engagés dans une lutte sans vergogne au cours des 22 années qui suivent, hormis un bref interlude entre 1802 et 1803. Napoléon savait que la côte britannique n’était pas imperméable et a longtemps cru réalisable un débarquement avant de tenter de l’affaiblir économiquement (blocus continental) à défaut de pouvoir mettre son plan à exécution. « Si je peux être maître de la Manche pendant 6 heures, je serai maître du monde. »  disait-il. Napoléon s’ingéniera à faire usage de la propagande pour maintenir la pression même après Trafalgar et ne manquera pas de rappeler à ses ennemis des tentatives plus ou moins récentes d’invasions:

– celle du futur Louis VIII en 1217 qui se solde finalement par un demi-échec après la défaite militaire du siège de Lincoln mais nécessite sur le plan diplomatique le payement d’une forte somme pour que l’intéressé renonce à ses prétentions au trône anglais;

– plus proche, l’expédition du général Hoche en 1797 qui s’appuie en partie sur « La Légion Noire » du colonel irlando-américain William Tate, avorte suite au mauvais temps conjugué à l’indiscipline des troupes.

– la dernière en date, celle de 1798 à partir de l’Irlande. Un petit millier d’hommes aux ordres du général Humbert réussit à débarquer en Irlande où ils fédèrent des volontaires. Ce corps expéditionnaire met en déroute 6 000 britanniques à Castelbar. Surclassés suite à l’arrivée de renfort et de lourdes pertes, ils seront très rapidement défaits et faits prisonniers.

Du côté anglais, pour souder la population, loin de démentir les projets les plus irréalistes, on s’appuie dessus et on l’exagère.

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‘Promis’d Horrors of the French Invasion’ (TLDAB : les horribles promesses d’une invasion française), James Gillray, 1796

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IV – Comment les nouvelles et la presse circulaient-elles en Angleterre au XIXème siècle?

Paradoxalement, il faut avoir conscience qu’en ce début de XIXème siècle, la presse en Angleterre est beaucoup plus développée qu’en France, notamment du fait de l’évolution politique anglaise qui a permis des avancées dans le domaine de la liberté de publication. Ce domaine est dynamique et se caractérise à la fois par un essor des publications et par des recherches poussées dans l’innovation technique.

Parallèlement, l’audience s’accroît elle aussi. Les grandes villes anglaises voient fleurir des cabinets de lecture auxquels même les plus modestes ont accès grâce à des abonnements très abordables. A priori ce modèle s’étend même au-delà et on découvre que d’autres moyens permettent de toucher indirectement une frange encore plus large de la population ainsi que l’expose dans de récents travaux Jenny Uglow (In These Times: Living in Britain through Napoleon’s Wars, 1793-1815, « 1. Who tells the news?« , Faber & Faber, 2014).

LSDH19TLDAB : la majorité des ports et des villes ouvrières, même les plus petites, avaient leurs cabinets de lecture, parfois même avec une pièce pour la presse anglaise et une autre pour les journaux étrangers. […] A Londres, les journaux étaient loués à l’heure puis envoyés en province, mettant au passage le gouvernement dans l’embarras car cela permettait de contourner les taxes. Les aléas de la guerre et les combats politiques étaient également relatés sous forme de chansons, de ballades, de pièces et de processions. Des queues se formaient autour des devantures des imprimeries pour voir les dernières satires. Les colporteurs transportaient les journaux avec des estampes rudimentaires de bateaux, d’armes et de John Bull sous toutes ses formes.

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TLDAB : Les ouvriers lisaient les journaux à voix haute dans les tavernes, ce qui permettait également aux illettrés de suivre les nouvelles. Quand Alexander Aikin visita la grande mine de cuivre de Parys, Anglesey, au cours d’un doux dimanche d’été en 1797, il vit « un cercle d’hommes rassemblés autour de la pointe d’un rocher sur lequel était assis l’orateur du parti (politique?) qui lisait et commentait à voix haute un journal ». […]

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La foule se presse vers la devanture d’une imprimerie pour découvrir les dernières publications, J. Elwood, 1790.

On peut donc raisonnablement penser que les habitants de Hartlepool recevaient au moins de manière parcellaire des nouvelles de la guerre et se passionnaient en particulier pour les articles se raillant des ennemis héréditaires français. Dans quelle mesure avaient-ils suffisamment de recul pour ne pas prendre toute les informations et la propagande au premier degré? Mystère…

V – Quelle représentation des Français et plus particulièrement de « Boney » (Napoléon) transparaît au travers des caricatures en Angleterre en ce début de XIXème siècle?

Le propre de la propagande et des caricatures en temps de guerre consiste bien entendu à ridiculiser ses adversaires et à grossir leurs défauts. Par ailleurs, le recours à des animaux pour mettre en avant les qualités et surtout les défauts dans la littérature ou en dessin, n’est pas nouveau. Il n’y a qu’à penser au grec Esope dans l’antiquité ou plus près de cette époque, La Fontaine et ses fables. L’Angleterre est par exemple souvent personnifiée dans les journaux anglais par un personnage dénommé « John Bull » ou un taureau (jeu avec le mot « bull »).

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J’ai donc eu l’idée d’utiliser l’ouvrage de John Grand-Carteret, Napoléon en images, estampes anglaises (portraits et caricatures) avec 130 reproductions d’après originaux (Firmin-Didot et Cie, 1895) qui décrypte 374 caricatures d’époque pour savoir si la référence à un Napoléon ou à des Français ressemblant de près ou de loin à des singes était de mise.

Il en ressort (voir les éléments détaillés ci-après) que l’Empereur était parfois représenté sous forme zoomorphe. Cependant, même si la version du singe l’emporte de peu sur les autres, cela n’est nullement significatif. Par contre, Napoléon est souvent figuré peu à son avantage, notamment dès lors qu’il s’agit de le rapprocher du Diable, qu’il est censé incarner d’une manière ou d’une autre.  Par ailleurs, cette tendance peut s’étendre à sa famille comme pour le Roi de Rome, son fils voir à ses sujets français.


Nota: la numérotation des pages correspond à la numérisation de l’oeuvre sur la base Gallica

Napoléon en singe x 6 (pp. 83 – 2 mentions, 92, 115, 117, 161)

Les autres représentations zoomorphes de Napoléon: en chien x 3 (pp. 35, 140, 158, 159), en renard x 3 (pp. 86, 123, 175), en tigre x 1 (p. 118), en crocodile x 1 (p. 65), en coq x 2 (pp. 75,  77), en ver de terre x 1 (p. 85), en teigne x 1 (p. 91), en sauterelle x 1 (p. 91), en demoiselle (libellule?) x 1 (p. 106), en champignon x 1  (p. 78), en araignée x 1 (p. 120), en geai x 1 (p. 145) [Sur le site de la Fondation Napoléon, une représentation qui ne figure pas dans le livre de l’Empereur en crocodile]

Napoléon en être difforme x 2 (p. 63, 142), en squelette x 1 (p. 83), en bête x 2 (p. 120 description – illustration sur le site de la Fondation Napoléon, 177), en « général du Diable » x 3 (pp. 126, 134, 149)

Le Roi de Rome, fils de Napoléon, en babouin x 1 (p. 131)

Les « sujets » français x 3 (pp. 66, 165,175)


Quelques exemples de caricatures d’époque

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Liberté à la française, esclavage à l’anglaise

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La chance française, la misère anglaise

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« Le général Jacot ayant juré qu’on ne le mènerais pas vivant à Sainte-Hélène se décide enfin à se couper la gorge » Lacroix, 1815

Peut-on alors imaginer que les habitants d’Hartlepool auraient été particulièrement marqués par une description animale / peu flatteuse de Napoléon ou par extension, des Français et qu’ils l’auraient prise à la lettre? Rien ne permet malheureusement de l’affirmer ou de l’infirmer…

Il n’en demeure pas moins que j’ai découvert par hasard, une pratique particulière toujours liée aux singes à Hartlepool. En effet, des sirènes bricolées à partir de corps de singes appartenaient au folklore local jusque dans les années 1860. Les constructeurs navals de la ville auraient également été surnommés les « Aquatic Monkeys » soit les singes marins. Par contre, l’os retrouvé en juin 2005 sur une plage de la zone et supposé avoir appartenu au mythique singe, s’est révélé après analyses être celui d’un vulgaire cerf élaphe.

L’album Le singe de Hartlepool a reçu le Prix des Libraires BD et le Prix de la BD historique en 2013. Cette BD a par ailleurs été traduite en plusieurs langues dont l’anglais, l’allemand et l’espagnol.

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« Le quotient intellectuel d’une foule est égal à celui du plus imbécile de ses membres. » Jean Dion

« Il suffit à la foule de la vue du sang pour lui en donner la soif, comme la première coupe de vin est le prélude d’une longue débauche. » Lord Byron

Le Singe de Hartlepool, Delcourt, 2012.

1 – Ils en parlent

2 – Interview vidéo de Wilfried Lupano et Jérémie Moreau sur RTL

3 – Extrait d’une « lecture musicale dessinée » du Singe de Hartlepool

4 – Le singe d’Hartlepool s’expose

5 – La page FB consacrée au Singe de Hartlepool

Très intéressante, elle fait aussi état de diverses (pseudo-)trouvailles autour de la légende à l’instar de l’article ci-dessous.

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6 – Reconstitution de la pendaison du singe

7 – Une autre alternative de la légende en animation 

8 – Lire Mangez le si vous voulez

9 – Les procès d’animaux

10 – Napoléon et l’Angleterre

11 – Napoléon dans les caricatures anglaises

12 – L’univers des powder monkeys

Au travers d’un article de la formidable revue Guerres et Histoires, « Powder Monkeys : les gamins de la Royal Navy », n°28, décembre 2015, pp. 62 à 66, par Paul Dowswell (cliquer sur les pastilles pour agrandir).

 

 

 

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