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LGGDC1Jusqu’au 4 janvier 2015, au Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux, se tenait une exposition temporaire consacrée à la BD britannique Charley’s War, traduite en français sous le titre de La Grande Guerre de Charlie. L’exposition temporaire permettait de découvrir une sélection de 17 planches originales prêtées par la fille du défunt dessinateur de la série, Joe Colquhoun, à l’occasion de la parution dans sa version française du 7ème volume de la série, La grande mutinerie. Il devrait y en avoir 9 en tout.

Les tribulations du jeune Charley Bourne, engagé dès ses 16 ans à la faveur d’un mensonge, sont l’occasion de (re)découvrir la Grande Guerre à « hauteur d’homme » en cette année de commémoration. Une ambition qui correspondait à celle affichée par le Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux. En outre, la série éditée à l’origine dans les années 80 (de 1979 à 1986) commence doucement mais sûrement à acquérir une certaine notoriété auprès du public francophone, notamment du fait de sa sélection dès 2012 au Festival d’Angoulême.

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LGGDCIl s’agit d’un juste retour pour une œuvre extrêmement fouillée et fournie, sous des abords classiques; le style graphique est proche des comics américains du type Frontline Combat. De l’avis de Jean Lopez, directeur de la rédaction du magazine spécialisé Guerres et Histoire, « [Les planches de Joe Colquhoun sont] inoubliables de nervosité, alternant la trivialité et l’hallucination, la cruauté et la poésie« . Car le but affiché n’est pas d’enchaîner des tableaux sur le choc des combats mais bien de mettre en lumière les différents aspects et nuances propres au conflit. D’ailleurs, j’apprécie tout particulièrement les commentaires du scénariste, Pat Mills en supplément de l’album lui-même. Ces appréciations permettent de mieux cerner les choix effectués, les références utilisées…, bref la vision qui sous-tend l’oeuvre.    

La « collaboration » entre le Musée et la maison d’édition Delirium ne s’est pas arrêtée là: ainsi un portfolio comportant 10 reproductions de planches au format A3 en anglais issues de la série a-t-il été tout spécialement conçu et tiré à quelques 500 exemplaires. L’ensemble est élégant, tout en sobriété en noir et blanc. J’avais eu l’occasion de le feuilleter à plusieurs reprises et j’avais apprécié le grain du papier, permettant une qualité de reproduction digne de l’œuvre (Aperçu du portfolio). J’étais donc très impatiente de découvrir enfin l’exposition, après la découverte du premier tome, il y a quelques mois.

Et si j’ai été exaucée il y a peu, lors d’un passage spécialement dédié, au Musée de la Grande Guerre du pays de Meaux, j’en suis retournée assez déçue. Si je peux concevoir que l’idée de placer les planches en suivant la thématique des collections du musée permet effectivement un dialogue vivant entre les différents médiums, pour moi, il manquait une signalétique spécifique permettant une identification aisée du parcours à effectuer. Un marquage au sol ou un flyer distribué dès l’entrée et indiquant la présence d’une ou plusieurs planches dans tel ou tel emplacement du musée m’aurait permis d’être certaine de ne rien manquer (ce qui a effectivement été le cas) et du même coup, de mieux apprécier l’environnement alentour. Au lieu de quoi, je suis partie à la pêche et je n’ai pas manqué de pester… Pas du tout à la hauteur l’excellent sites FB du Musée! Je crois que j’aurai dû rouvrir le dossier presse sur place…

Du reste, contrairement à ce que pouvait laisser penser la publicité faite autour de la publication du portfolio, sauf erreur de ma part, les planches du recueil ne sont pas celles qui étaient exposées…

Enfin, le sous-titre choisi pour l’expo, « une représentation anglaise de la Grande Guerre » n’est pas entièrement justifiée : oui, la Grande Guerre est bien vu d’un point de vue anglais mais justement, les similitudes et au contraire, les divergences par rapport à une représentation française ne sont pas soulignées et peu mises à profit. Dommage, car au cours d’une dédicace de Pat Mills, lors du salon SoBD 2014, ce dernier m’indiquait à quel point Charley’s War sortait du lot et défiait une historiographie anglaise officielle qui se complaît encore trop souvent dans une vision positiviste et relativement angélique de la guerre. Dans ces planches, a contrario, si le tragicomique prévaut, tous les aspects du quotidien des combattants sont évoqués sans concession ni tabous. De mon point vu, il ne s’agit pas là d’une posture anti-militariste similaire à celle d’un auteur comme Tardi (qui préface le 7ème volume) mais d’une volonté d’embrasser de la manière la plus totale et réaliste la réalité d’un combattant de l’époque.

Cela dit, j’ai réellement pu apprécier dans le détail la précision du dessin de Joe Colquhoun, beaucoup plus nuancé au niveau des jeux d’ombres que ne le laisserait croire l’impression de la version française, mon point de comparaison, plus sombre du coup.

Par ailleurs, hormis la question d’interprétation du point de vue anglais évoquée plus haut, les explications et les thématiques développées à partir des planches sont très intéressantes, qu’il s’agisse de la nuisance représentée par les rats, du sort des prisonniers de guerre, des traumatismes tels que l' »obusite » ou l’addiction à morphine… car ces problématiques ne se retrouvent pas ou plus dans les conflits actuels. Ce qui permet du coup de mesurer les évolutions avec les conditions qui entourent les conflits contemporains.

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Également, la possibilité de confronter version anglaise et française côte à côte m’a permis de me rendre compte des choix éditoriaux concernant la version française. Il apparaît notamment que Pat Mills imagine un Charley beaucoup moins instruit que je ne le pensais. C’est qu’il veut faire ressortir le fait que chez les Britanniques, en sus de la guerre menée, se joue un drame socio-économique et que prévaut une logique de classes au sein d’une armée beaucoup plus cloisonnée que la française.

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Pour avoir eu la chance de participer en 2014 à un séminaire d’étude et d’analyse de la Première guerre mondiale dédié aux espoirs de l’Armée anglaise (capitaines et lieutenants surtout), j’ai pu me rendre compte à quel point le sujet était objet de débats, surtout dans la perspective des réformes de fond qui touchent actuellement l’institution.
Au-delà, c’est bien entendu tout un univers de termes spécifiques, d’idiomes appartenant au « slang » (argot) et de références particulières à l’empire britannique de l’époque, des éléments plus ou moins transposables en français, qui se font jour…
D’ailleurs, si vous voulez profitez de la série dans la langue de Shakespeare, faites un petit tour sur le site de l’éditeur Titan books.

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En attendant avec impatience la parution du tome 8 en version française, déjà annoncé pour 2015, précipitez vous sur le tome 4 si vous n’en avez pas déjà fait l’acquisition car annoncé récemment en rupture de stock par l’éditeur… 😉

La Grande Guerre de Charlie, Delirium.

Lien

Reportage vidéo sur l’exposition temporaire en présence de Pat Mills

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