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Lorsque j’ai vu pour la première fois la couverture de Entre les lignes de Maël et Odin, ses tons ocres ne m’ont pas particulièrement attirée. Une impression de déjà vu avec des similitudes et des réminiscences d’un univers à la Fritz Haber mais sans plus.

Le 4ème de couverture n’a pas non plus éveillé particulièrement mon intérêt, jugez plutôt: “Il s’appelait Julien Lafougère, mais il se faisait appeler Marceau. Marceau Lafougère, voilà un nom qui prédestine au récit…”. Un peu mince…

Un seul coup d’œil aux uniformes représentés et à l’atmosphère générale, et je savais, en outre, que j’avais affaire à un énième album sur la Grande guerre en cette année de centenaire.

En fait, une mention publicitaire indiquant que les planches et les illustrations de l’album étaient exposées dans une galerie parisienne m’ont incitée à franchir le pas il y a deux jours et à entreprendre de feuilleter quelques pages au milieu de la multitude d’ouvrages disponibles devant moi.

C’est alors que, sans que je puisse réagir, le piège s’est refermé sur moi, implacablement. Et pour cause : les pages manuscrites d’un cahier à carreaux se détachent des planches illustrées, croquis, photographies et documents divers.

La calligraphie est élégante; on sent d’instinct de la maîtrise, de la précision et de la réflexion. La plume semble avoir glissé avec aisance et détermination. L’encre a formé lettre après lettre, mot après mot, quasiment sans aucune discontinuité ou rature. L’ensemble est structuré, soigné, agréable à l’œil. Un visuel digne des plus belles pages d’un cahier d’écolier du début du siècle dernier.

Et puis, lorsque j’en suis venue à déchiffrer les lignes, quelle surprise de découvrir là, un article détaillé sur les différents types de grenades et leur usage ou, un peu plus loin, une page entière sur l’”emploi tactique des mitrailleuses”.

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Se pourrait-il que je me trouve face à un véritable trésor scénaristique? Ma curiosité est piquée à vif: je me rends donc compulsivement à l’avant-propos. Là aussi, des pages manuscrites, mais cette fois, dans une écriture plus actuelle et au crayon à papier. C’est le dessinateur Maël qui s’exprime sur le projet accompli.

Maël a collaboré plusieurs années avec Kris pour la remarquable série Notre Mère la guerre, un récit plein d’humanité portant déjà sur la Première guerre mondiale. De son aveu même, après un projet aussi intense, il ne souhaitait plus continuer dans la même veine. C’était sans compter sur une conjugaison d’événements: tout d’abord, une commande de Daniel Maghen pour des illustrations inédites dans le cadre d’une exposition autour de Notre Mère la guerre, la réalisation d’un catalogue d’exposition et surtout, une rencontre avec un soldat presque comme tous les autres: Julien “Marceau” Lafougère.

Julien Lafougère n’est autre que l’arrière-grand-père de Vincent Odin, l’autre illustrateur associé au projet et qui se trouve être le directeur artistique de la galerie et des éditions Daniel Maghen. Cet instituteur de profession, mort au combat, a laissé à la postérité, une sacoche remplie d’effets personnels divers. Ce qui distingue ces reliques du commun : la présence d’un carnet illustré d’instruction militaire et de très nombreuses photographies.

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A la manière d’une « leçon de choses« , l’instituteur, empruntant à la technique de l’herbier, une des passions qu’il poursuivra jusque sur le champ de bataille, consacre à chaque type d’arme (gaz, armes automatiques, grenades…), à chaque moment clé d’une action collective, une brève étude technique avec points clés à l’appui. L’apprenti-officier est « attentif au moindre détail ». Il dissèque tout de manière « quasiment clinique ». Un superbe témoignage de l’approche technique de la guerre telle que vécue par un non-spécialiste, futur meneur d’hommes, soucieux de faire le meilleur usage possible de la technologie et des connaissances disponibles. C’est qu’avec la Grande guerre, on assiste à l’application des techniques liées à l’industrialisation sur le champs de bataille. Ce qui provoque une déshumanisation de cet espace. Si la technologie est censée servir l’homme, l’homme doit lui aussi s’y adapter avec plus ou moins de bonheur.

« Le progrès technique est comme une hache qu’on aurait mis dans les mains d’un psychopathe. » Albert Einstein

Paradoxalement, Maël souhaitait écrire une « guerre à hauteur d’homme » tout comme il a déjà pu le faire dans le projet Revenants. Il s’est approprié le précieux contenu du carnet et l’a réinterprété comme une invitation à raconter des « histoires d’hommes » « à partir d’engins de mort ». Il a utilisé tout le matériel accumulé lors d’années de recherches au travers de récits suffisamment documentés pour paraître réalistes. Même si l’accent est mis sur l’aspect dramatique ou anecdotique, « le fond de vrai » doit être « palpable ».

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Ainsi cohabitent, s’entremêlent et dialoguent documents d’époque et reconstitutions distanciées de la Grande guerre avec une vision actuelle. Les limites sont volontairement floues pour permettre le jeu des va-et-vient à partir du fil rouge naturel qu’introduit la reproduction en fac-similé de pages du carnet.

Maël comble les vides, les non-dits et se laisse à imaginer également ce qui se serait passé si, en juillet 1918, le sous-lieutenant Lafougère, à la recherche de son régiment d’infanterie, à proximité du village de Cramaille (Picardie) poussait la porte d’une salle de classe désertée et se retrouvait l’espace d’un moment, comme hors du temps, du fait de la proximité d’objets familiers et d’une atmosphère longtemps connue.

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Julien « Marceau » Lafougère ne verra malheureusement pas la fin du conflit. Maël nous éclaire sur les circonstances de son décès très bien documentées, du fait de la présence à proximité du lieu d’un de ses cousins. La compagnie de Marceau, la 14ème (du 234ème régiment d’infanterie), fait partie de la 1ère vague d’attaque qui se lance à l’assaut de l’ennemi installé sur la côte 192, au Nord-Ouest du village de Cramaille, à 4h45 le 1er août 1918. Vers 7h00, nouveau mouvement offensif pour réduire les poches de résistance. Mais l’ennemi n’entend pas se laisser déloger si facilement et fait pleuvoir les obus.

« Dès que l’intensité des tirs diminue, [son cousin] se rend sur place. Il cherche un instant dans les décombres et le terrain bouleversé, et trouve d’abord l’appareil photo. Un peu plus loin gît Marceau, atteint d’une balle au menton et d’une autre en plein cœur. A l’un de ses subordonnés, le cousin dit: ne différez pas la nouvelle, sa femme doit savoir tout de suite. Puis il ramène la petite chambre photographique, en tire les dernières épreuves, les glisse dans le double étui de cuir qui contient le carnet, les cartes, l’herbier et tous les autres fragments de la guerre de Marceau, et fait parvenir l’étui à Suzanne [son épouse]. Elle ne l’ouvrira jamais ».

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Lettre racontant la mort du Sous-lieutenant Lafougère ©DM

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La fiche officielle numérisée enregistrant son décès sur la base des Morts pour la France pendant la Grande guerre sur Mémoire des hommes (fond d’archives du Ministère de la Défense).

Le Sous-lieutenant Lafougère est fait chevalier de la Légion d’honneur à titre posthume (tableau spécial). Voici ce qui est indiqué à son propos dans le Journal officiel du 30 octobre 1919:

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 ©Gallica

Son nom figure par ailleurs sur le monument aux morts de Rochefort-sur-Mer avec le prénom Marceau.

En plus d’être un ovni et un bel objet, Entre les lignes incarne un joli mariage entre un usage intelligent des sources et une excellente mise en perspective mêlant poésie et réelle inventivité. Une vraie réussite que je plébiscite.

Entre les lignes, DM, 2014.

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1 – Ils en parlent

Sur les Bulles picardes
Sur le blog de Jean-Jacques
Sur MaXoe

2 – Une interview audio de Maël à propos de la BD sur expressbd.fr

3 – Site internet de la galerie et des éditions Daniel Maghen, site Facebook

4 – Le site du dessinateur et illustrateur Maël

5 – Mention du Sous-lieutenant Lafougère dans des documents concernant le 234ème Régiment d’infanterie 

Il apparaît dans l’ouvrage l’Historique du 234e régiment d’infanterie : guerre 1914-1918 disponible en ligne sur Gallica.
– p.47 : description de l’action du régiment le 1er août 1918.
– p. 57 (attention homonyme p. 79): recensement des morts du régiment. 

6 – Un article sur le destin de jeunes instituteurs pendant la Grande guerre

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