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Après s’être livré à la reconstitution du parcours de l’un des Corses les plus célèbres, Pasquale Paoli, “u babbu di a patria” (le père de la Nation, sous-entendu corse), le duo Bertucchini / Rückstuhl s’est lancé sur les traces du célèbre “colonel” Sampiero Corso. Le fruit de leur collaboration est disponible en 2 tomes. Parfois surnommé le « roi des Corses », Sampiero Corso est très souvent considéré comme le premier instigateur d’une Corse autonome pour les Indépendantistes qui ont créé un mythe autour de sa personne. Mais qu’en était-il réellement? Quel fut son parcours? Pourquoi et comment est-il entré dans la postérité?

Pour cet article, je me suis appuyée sur l’ouvrage éclairé, Sampiero Corso, 1498 – 1567: un mercenaire européen au XVIème siècle des historiens spécialistes de la Corse, Antoine-Marie Graziani et Michel Vergé-Franceschi (A. Piazzola, 1999), comme source principale afin d’éclairer les choix narratifs, les coupes chronologiques effectuées… du fait du format BD et d’aider à la compréhension des enchaînements à une période particulièrement complexe sur les plans diplomatique et militaire. J’ai ainsi mis en miroir chaque page de la BD (indiquées en bleu et en gras) avec le récit chronologique des 2 historiens. Les citations sans plus de précision sont toutes issues de l’ouvrage historique.

En effet, ce parallèle m’a semblé pertinent car le travail de qualité effectué par Graziani et Vergé-Franceschi est probablement le plus complet existant jusqu’à présent sur le sujet. En outre, il est fort probable que, comme pour la série Paoli, ils aient été d’une manière ou d’une autre consultés sur ce nouvel opus historique.

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En raison de la complexité des événements évoqués et de leur succession rapide, je consacrerai 2 articles à la série Sampiero Corso, soit un par tome.

Le premier tome du diptyque nous présente l’évolution de ce modèle de condottiere de la Renaissance depuis son départ de son île natale vers 14 ans jusqu’à son retour au pays, 33 ans plus tard auréolé de ses nombreuses victoires. C’est alors que, servi par la légende qui le précède, il épouse une jeune donzelle, Vannina, issue de la famille rivale, les d’Ornano.

Le dessin est “bouillonnant”, le rouge domine le plus souvent. La “bestialité” d’un environnement indubitablement marqué par les guerres d’Italie se fait aisément sentir.

La complexité des alliances qui se font et se défont apparaît au fil des pages. Les intrigues et les trahisons sont également évoquées, ce qui permet de mieux saisir la mouvance constante qui marque ces années de déchirement autour d’un objet unique, la domination de la botte italienne: source de convoitise de toutes les puissances environnantes.

Pendant la première partie de sa vie, Sampiero se trouve véritablement au cœur de cette tourmente. Et c’est véritablement à la pointe de son épée que cet autre “Bayard” français se forge un destin, affichant clairement, fièrement et au péril de sa vie, ses idéaux.

Pour commencer évoquons les origines de Sampiero Corso. Les auteurs de la BD ne débutent leur récit qu’à son adolescence. Pour cause, les sources sont pour le moins discordantes à ce sujet.

Grâce à Graziani et Vergé-Franceschi nous en savons un peu plus. Sampiero (équivalent des prénoms Gian Piero ou Gian Pietro) est né à proximité d’Ajaccio, à Bastelica (aussi appelée Basterga), possiblement en 1498. Des traditions donnent même pour date de naissance le 23 mai 1498 sans que cela puisse être vérifié. Il en va de même pour le lieu exact: on évoque tantôt une maison dans le hameau le plus élevé du village (Dominicacci) tantôt une tour, au lieu-dit Minusto au niveau de Bastelicaccia (disparue aujourd’hui mais encore debout en partie vers 1920). Ainsi, la dite maison qui porte aujourd’hui une plaque commémorative n’est-elle pas celle d’origine, celle-ci ayant été rasée lors d’une expédition punitive en janvier 1565.

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                                                   ©Geneanet.org

 
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                                               ©www.delcampe.net

Sur la plaque apposée sur la maison on peut lire l’inscription suivante:

Au plus Corse des Corses, Sampiero,
Héros fameux parmi les innombrables héros,
Que l’amour de la patrie, mère superbe des mâles vertus,
A nourris dans ces montagnes et dans ces torrents,
William Wyse, catholique irlandais, neveu de Napoléon le Grand,
Plein d’admiration, dédie ce marbre.

VIII décembre, jour de la Conception, MDCCCLV

A l’époque de la naissance de Sampiero, sa famille est roturière mais en pleine ascension sociale à la fin du XVème siècle. Cette lignée est essentiellement identifiée par sa provenance (Bastelica), l’usage de patronymes n’étant pas réellement d’usage en Corse. D’ailleurs, hors de l’île de Beauté, on accole aussi le nom de l’île après le prénom pour désigner ses ressortissants.

Pour comprendre le destin de Sampiero il faut savoir que peu avant sa naissance, son père, Guglielmo, est l’un des partisans du « comte » et  » vice-roi de Corse », Vincentello III d’Istria. Après une tentative d’assassinat sur Vincentello, par une famille rivale (vendeta), Guglielmo recueillera 2 des conjurés (des Bozzi) et se rendant ainsi complice de l’assassinat du commanditaire, Alfonso d’Ornano.

Guglielmo jouit d’une grande aura sur l’île. Pour la petite histoire, il mariera une de ses 2 filles à un certain « Orsattone » Renuccio ou Ranucci, donc potentiellement un de mes ancêtres…

Giacomo, l’oncle de Sampiero s’est déjà illustré à Gênes sous Louis XII. Il est décrit comme un vaillant officier qui “commande 4 000 hommes dans une sortie que firent les habitants de Gênes, l’an 1507” pendant les guerres d’Italie. Enfin, Tristano, son autre oncle, est au service des Florentins, notamment en 1516.

Sampiero serait donc issu d’une lignée de capitaines d’infanterie et non un simple berger, un “pasteur’, comme on a longtemps voulu le faire croire. Il s’inscrit dans la tradition qui veut que les Corses s’engagent massivement comme mercenaires.

L’amour des armes, l’absence de débouchés, la passion de l’aventure et les persécutions de l’occupant poussent les Corses à épouser la condition de soldat. Mais quelle que soit la bannière, l’amour du sol natal et l’appartenance à la nation corse les distinguent partout. Ils sont connus par un nom ou un surnom suivi de l’indication d’origine “Corso” ou de celle du lieu de naissance. […] Ainsi du capitaine Salvator de Levie, dont la sépulture dans l’église Saint-Chrysogone (réservée aux Corses à Rome par décision du pape) porte l’épitaphe: “l’intrépide capitaine Salvator de Levie, corse, qui combattit pour l’illustre famille Farnèse […] gît en ce lieu et avec lui gisent la fidélité, l’honneur, la valeur, la probité […] Il mourut le treizième jour d’août 1551”.

Ces qualités sont à peu près unanimement reconnues au soldat corse, mais on connaît aussi sa susceptibilité, sa promptitude à tirer l’épé s’il estime son honneur menacé. Le 20 août 1662, l’insulte “chevrier corse” qui leur est faite par d’arrogants valets de l’ambassadeur de France à Rome, le duc de Créqui, aboutit à une rixe où quelques Français sont tués. Louis XIV en tire une réparation exemplaire. Il exige la dissolution de la garde corse, qui sera remplacée par des Suisses jugés plus débonnaires, l’érection d’un monument commémoratif et l’exécution des gardes responsables. […]

Pendant les guerres d’Italie, aux XV e et XVIe siècles, ils sont nombreux à servir soit à titre individuel, soit enrôlés dans une compagnie, sous les bannières des différents souverains italiens.

Le marquis de Toscane portant par autorisation papale le titre de comte de Corse, les Corses servent nombreux dans son armée. Constitués en compagnies dénommées I Bandi neri, en raison de la couleur noire de leurs étendards, ils passent au service français à la veille de la défaite de Pavie”.

Dominique Buresi, Les Corses au combat sous trois drapeaux, 1792 – 1815.

L’Espagne, la France, les différentes puissances italiennes locales font toutes partie des Nations qui les recrutent. Au XVIIIème siècle encore, lors de la bataille de Crécy, on parle souvent des arbalétriers “génois” alors que beaucoup sont en réalité Corses…

Si l’album s’ouvre sur un Sampiero adolescent qui s’initie peu à peu au maniement  des armes, il aurait néanmoins bénéficié d’une excellente instruction.

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Sous le rapport de l’instruction, Sampiero pouvait soutenir la comparaison avec la plupart des guerriers de son temps. Ses lettres à la reine Catherine de Médicis, à Madame de Dampierre, etc. sont faits de bon cavalier et galant homme”.

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Lettre de Sampiero Corso du 23 Juin 1564
Archives d’Etat de Gênes, Secretorum Corsicae No 338

P. 7 Entre 12 et 14 ans, vers 1512/1513, Sampiero quitte Bastelica comme “garzone”, écuyer. Il va rejoindre son oncle Tristano. Il part, “l’imagination grisée par les récits de ses proches, rêvant sans doute de devenir Sampiero Bel Messere, à l’image d’Arrigo, le peux chevalier de l’an mil sauvagement assassiné près du pont de la Pietra. Et courant 1512, il arrive à Florence où son oncle Tristano Corso est sûr de trouver de l’emploi à l’occasion des troubles qui secouent à nouveau la cité.

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Pp. 11 – 12 Sampiero fait ainsi ses armes dans “l’orbite des Médicis”, l’illustre famille de prospères banquiers et généreux mécènes, à la fois à Florence et à Rome. Il “fait ses armes” avec un certain “Rafaello Corso” sous la férule de Pasquino de Sia (un des amis de son oncle?), un des chefs de la garnison de Florence vers 1513.

Sampiero, sans doute présent à Florence lors des fêtes du couronnement de Léon X, suit alors la destinée de Jean des Bandes noires et du clan Médicis en général dont il est avec son oncle l’un des principaux “clients””.

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Léon X, Raphaël, Galerie des Offices, Florence

 

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Giovanni / Jean des Bandes noires de Médicis

Au printemps 1516, le tout nouveau Pape charge Jean des Bandes noires de rétablir un héritier déchu (Orsini) dans ses terres et d’écraser les velléités de sa parentèle. Il a pour capitaine: Tristano Corso. “Et on imagine Sampiero à ses côtés plein de cet enthousiasme qui enflammait les adolescents de son temps pour les guerres d’Italie, que décrit son compagnon d’armes Montluc dans ses Commentaires

Pour cela, Sampiero a dû subir “l’examen” car l’admission au sein des bandes de Giovanni, ainsi que le montant de la solde, dépendaient 1- de la recommandation (du pape ou de tel ou tel grand seigneur); 2- de l’aptitude au combat estimée à partir d’une lutte réelle avec les soldats déjà enrôlés dans les bandes et rompus aux règles des milices; 3- de la dextérité au maniement des armes. Au bout de quelques années, il fallait être convié par Giovanni à un combat singulier avec lui pour obtenir une solde supérieure puis, après un simulacre de duel “en estaquade” – à pied et à cheval -, on pouvait accéder au grade de capitaine”.

Puis, à l’été 1516, toujours avec l’assentiment du Pape, afin d’asseoir la famille Médicis et son neveu Laurent II (fait duc d’Urbin, par bulle pontificale du 18 août 1516), Giovanni va “dépouiller” Francesco Maria della Rovere, neveu du précédent Pape et dépositaire du titre. “Sampiero a 18 ans, l’âge que donne Filippo Casoni pour ses premiers engagements: aussi a-t-il sans doute participé […] à cette “guerre” de 22 jours…”.

L’adolescent découvre alors la vie de campagne.

A l’intérieur des bandes, les hommes, soldats de 20 ans, capitaines de 30, sont d’une violence exceptionnelle. Giovanni lui-même totalisera une dizaine d’homicides! Mercenaires, âpres au gain, il s ne s’enrôlent que pour s’enrichir. Pillards, sanguinaires, ils sont amateurs de femmes vénales, mais aussi d’hommes jeunes et beaux, conformément aux mœurs du temps. Pour soumettre cette soldatesque, Giovanni dut imposer à ses troupes une discipline de fer: la lâcheté au combat était punie de mort, les coupables exécutés de sa main; […] Si les duels sont permis, ils ne sont autorisés qu’entre 2 adversaires, les “quadrilles” (duels à quatre, 2 adversaires et 2 seconds) étant interdits. Quant aux meurtres courants, ils étaient châtiés par les autorités légales florentines ou romaines: la corde pour les roturiers; la hache pour les nobles.

Sur le terrain toutefois, la formation des troupes consistait à ménager le pays sur lequel il fallait vivre; éviter les violences inutiles, les viols et pillages car ces exactions poussaient les paysans à organiser des guet-apens particulièrement meurtriers pour des bandes somme toute peu nombreuses et éloignées de leurs bases. Le bon condottiere sait qu’il ne peut vaincre que si les populations sont bienveillantes à son égard”.

Pp. 14 à 18 Sampiero rencontrera donc d’une manière ou d’une autre son prince en l’une ou l’autre des occasions citées précédemment et en sera plus ou moins intime, très d’après le parti pris de la bande dessinée.

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A partir de là, les campagnes vont s’enchaîner.

Entre 1517 et janvier 1522, les combats s’enchaînent au gré des appétits territoriaux des grandes et petites puissances régionales et européennes. En octobre – novembre 1521 notamment, le camp “impérial” de Charles Quint où on retrouve Giovanni de Médicis, reprend la ville de Milan au roi de France, François Ier. Sampiero est l’un des 2 000 fantassins présents.

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L’Empereur Charles Quint par Rubens

Le 4 octobre, Giovanni prit aux Vénitiens 40 chevau-légers, plusieurs hommes d’armes et 2 drapeaux, puis il se retira à Robecco (Rebec) et Pontevico (Pontvic). Enfin il entra en 1er dans Milan le 14 novembre en y introduisant ses soldats par des bouches ouvertes en temps normal pour l’écoulement des eaux”.

C’est probablement à cette occasion que le Roi de France ou ses proches remarquent Giovanni et ses hommes de main.

Suite à la mort du Pape (empoisonné?) survenue dans la nuit du 1er au 2 décembre 1521, “tous les petits potentats italiens tentèrent de remettre la main sur leurs Etats”. Cependant, à cette période, Giovanni, désormais sans mécène, manque d’argent et de soutien. Ses troupes, non soldées, commencent à se se mutiner. Il est donc contraint d’offrir ses services au plus offrant: ce qui fait l’affaire de la France.

Chacun de ses hommes est libre de le suivre ou de l’abandonner. Presque tous le suivirent et Sampiero est de ceux-là”.

Le 29 avril 1522, Giovanni et Sampiero prennent donc part à la bataille de la Bicoque (La Bicocca) aux côtés de leurs anciens ennemis mais sont malheureusement défaits. L’expérience française va donc rapidement prendre fin. Mais en 1524, la situation est à nouveau bénéfique pour les Français à la faveur des initiatives commerciales prises par François Ier. Nombreux sont ceux qui, sentant le vent tourner, rejoignent les rangs français. Ce sera notamment le cas de l’Amiral génois Andrea Doria et une nouvelle fois du camp des bandes noires.

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Andrea Doria

Le 19 novembre, Giovanni et Sampiero repassent ainsi officiellement du côté français.

SCT120Statue de Sampiero Corso au musée A Bandera d’Ajaccio ©Mathieu Nivaggioni

Pp. 19 – 20 A cette occasion, Sampiero, déjà capitaine, aurait reçu une commission de colonel de François Ier. On notera d’ailleurs l’erreur d’impression dans l’album qui situe cet épisode vers 1624.

L’authenticité de cette commission a été parfois contestée par certains historiens. Pourtant, il n’y a aucune raison qu’il s’agisse d’un faux”.

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C’est sous cette nouvelle bannière que Sampiero sert le Roi de France à Savone entre le 8 décembre 1524 et mars 1525. Face à lui, il l’ignore encore: son futur beau-père, Francesco d’Ornano. Il est le fils d’Alfonso d’Ornano, jadis assassiné par les “alliés” du père de Sampiero. A ce moment-là, Alfonso d’Ornano “est encore célibataire, mais il est sur le point de concrétiser la promesse de mariage signée, depuis 1512 que Vincentello a promis à Francesco de lui donner en mariage sa fille Francesca […], lorsqu’il rentrerait en Corse afin d’oublier que le père de Francesco avait voulu attenter à ses jours”.

Sampiero n’aurait pas cependant participé à la célèbre bataille de Pavie, durant laquelle François Ier est fait prisonnier (il sera libéré le 17 mars 1526) car il est vraisemblablement demeuré à Savone, au Sud-Ouest de Gênes, pour assurer la sécurité de convois logistiques.

Les hauts et les bas s’enchaînent jusqu’à l’automne 1526. Malgré l’appui de François Ier, Giovanni de Médicis se trouve face à de nouveaux problèmes financiers. Le Pape Clément VII le nomme capitaine général de l’infanterie de l’Eglise et lui octroie Fano (dans les Marches, en Italie centrale) pour permettre que continue la lutte contre les Impériaux (partisans de l’Empereur Charles Quint). Mais l’étau se resserre autour du jeune seigneur de guerre: les partisans impériaux venus du Nord (Naples) tentent de rejoindre ceux du Sud (connétable de Bourbon). Giovanni compte bien s’interposer entre eux. Pp. 23 – 24Mais “en escarmouchant contre les lansquenets”, à Borgo Forte, à 12 km au sud de Mantoue, dont le marquis est neutre car gonfalonier du pape et feudataire de l’Empire, Giovanni est très dangereusement frappé à sa jambe, déjà blessée [lors de combats précédents] par un de ces maudits fauconneaux.

Transporté en litière, par des chemins impossibles, en plein hiver et sous la neige, à Saint-Nicolas du Pô, il est secouru le lendemain” par maître Abraham, médecin du marquis de Mantoue. On l’ampute. Il ne le supporte pas et est pris de vomissements. Il décède finalement le 29 novembre 1526 à l’âge de 28 ans. On l’inhume dans l’église de la ville semble-t’il en présence de Sampiero qui a rejoint les lieux (où était-il au moment de l’attaque?).

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Privé de Giovanni, Sampiero, 28 ans, ne put compter ni sur sa veuve, Maria Salviati, réfugiée à Venise, ni sur son fils Côme, trop jeune, 7 ans. Mais il reste fidèle à sa mémoire et à ceux au service desquels il avait mis son épée: le roi de France d’un côté, et le pape Clément VII de l’autre”.

Début 1527, à défaut de prendre Florence, les Impériaux se livrent au sac de Rome du 6 mai au 5 juin 1527. Certes, leur principal chef trouve la mort au début de l’action mais les soldats “envahissent bruyamment la ville puis se répandent dans chaque rue, devant chaque maison, au pied de chaque église, de chaque édifice au son d’un même et unique cri: “L’argent! L’argent!”. Ici, ils torturent les hommes pour leur faire avouer où ils l’ont prudemment mais inutilement caché. Là, ils violent les femmes. Partout, ils pillent églises et couvents. En un mois, ils assassinent 4 000 personnes dit-on, en rançonnent davantage, et à plusieurs reprises”.

François Ier dépêche des secours à Rome. Sur leur lancée, ils vont peu à peu étendre leur domination sur le centre et le sud de la botte italienne. Cela n’est pas du goût de la papauté et de ses alliés de la Ligue de Cognac. En conséquence, Andrea Doria, “le plus formidable capitaine chrétien de Méditerranée” fait volte-face.

C’est que ce dernier se sent également menacé dans son commandement. Il offre donc sa démission, refusée, puis demande le paiement de ses gages, ce qui équivaut à une signification de la fin de ses services mais rien n’y fait. Le roi François Ier refuse toujours de le « libérer » de son contrat.

Pire, peu après, le Roi dépêche un convoi maritime vers la Sicile et humiliation ultime pour Doria: il n’est plus que second de l’expédition. C’en est trop! Le 4 juin, Doria exige du Roi la remise de Savone aux Génois afin de favoriser la prospérité de sa ville natale aux dépends de sa rivale économique. Nouveau refus.

Approché par les agents impériaux, Doria passe alors au service de Charles Quint le 10 août contre notamment un titre de “capitaine général de la mer” et la promesse de cession d’un port dans le royaume de Naples pour Gênes, qui doit bénéficier d’une liberté du commerce maritime.

Pour les partisans de la France, “Doria viole la parole donnée, viole son engagement féodal,vassalique, et bafoue la confiance que son suzerain – le Roi – avait mise en lui”. P. 25 Sampiero “s’érige [dès lors] en ennemi mortel de Doria et des Génois, non pour une question purement corso/génoise, comme on le croit souvent, mais pour une question beaucoup plus importante à ses yeux d’homme, de soldat et de Corse surtout: une question d’honneur. […] Comme beaucoup de ses contemporains, Sampiero ne mesure pas très bien le changement de mentalité qui s’est opéré, à Gênes [ aspirant à] plus d’autonomie, voire plus d’indépendance”.

Le 20 août – 10 jours après la “trahison” de Doria – Sampiero, en quelques sorte “floué” par l’allié Doria – le Génois – à qui il [avait] conduit il y a quelques mois à peine des marins corses pour compléter ses équipages, au service du Roi, est à la recherche d’un nouvel allié: insulaire cette fois-ci. Où le chercher sinon dans le voisinage immédiat de Bastelica?“ Une alliance avec les d’Ornano semble s’imposer.

Pp. 26 – 28 Cela tombe bien car, parallèlement, l’épouse de Francesco d’Ornano, Franchetta d’Istria, tout juste mariée, “insiste pour unir Sampiero à sa fille Vannina qui vient de naître (vers 1527). Pour Franchetta, Sampiero est un “client” des Istria”. Une promesse de mariage est donc conclue.

Fort opportunément pour Sampiero car après une courte trêve, “La guerre recommença entre le roi François et l’Empereur, plus âpre que jamais, lui pour […] chasser [les Impériaux] de l’Italie et [eux] pour la conserver” (Blaise de Montluc).

Seulement, “[…] l’expédition de 1528 s’achève pour la France en complète déconfiture […] François Ier est battu et contraint de signer la “Paix des Dames” le 3 août 1529 à Cambrai ». Sampiero perd donc son « emploi ». Dès lors, plus qu' »une seule solution possible: regagner le camp médicéen dominé par Clément VII et reprendre sa place de capitaine d’une des 4 compagnies des anciennes Bandes noires afin d’aider les Médicis à récupérer leur trône florentin […] Il participe ainsi au siège de Florence (octobre 1529 – août 1530), siège de 10 mois auquel Michel-Ange se trouve associé à titre d’ingénieur militaire”.

Une fois ceux-ci à nouveau au pouvoir, Sampiero entre plus particulièrement au service d’Hippolyte de Médicis, lui qui avait déjà eu Sampiero “attaché à sa maison [entre 1530 et 1532] comme “enfant d’honneur”, peu après sa naissance en 1511”.

C’est que les Médicis se déchirent autour de cette nouvelle conquête. Hippolyte, par exemple, n’entend pas se contenter de son seul statut de prince de l’Eglise, lui qui aurait souhaité récupérer le duché familial passé à un autre Médicis, Alexandre, bâtard de son oncle le Pape Clément VII.

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Hippolyte de Médicis par Le Titien, Musée des beaux-arts de Chambéry

Hippolyte est donc envoyé loin: en juin 1532, il devient légat du pape auprès de Charles Quint en Hongrie. A cette période, à la cour de l’Empereur, la mode est la ménagerie exotique: Sampiero est donc chargé de parcourir la Méditerranée pour son maître et de ramener les spécimens les plus rares, notamment, les lions.

Le 28 octobre 1533, et non 1535 comme indiqué à la page 30, à Marseille, est célébré en grande pompe le mariage de Catherine de Médicis (petite nièce du Pape) et du Dauphin de France, le duc d’Orléans (fils de François Ier et futur Henri II). Il s’agit de la seconde alliance avec une maison européenne puisque le Pape vient tout juste de finir les négociations pour le mariage de son bâtard, Alexandre, avec Marguerite d’Autriche, fille de l’Empereur.

La noce est fastueuse et grandiose. On met les petits plats dans les grands.

L’escadre qui conduit le Saint-Père de Livourne à Marseille est impressionnante de beauté: 16 navires, 4 galions, 32 galères, soit plus de 50 bâtiments empanachés. A bord, on compte pas moins de 13 cardinaux, dont Hippolyte et 36 évêques. Autour d’eux: 80 lances et 2 compagnies d’infanterie – c’est dans les rangs de l’une d’elles qu’a pris place Sampiero – outre les pages d’Hippolyte “vêtus à la Turc, en velours vert brodé d’or et armés d’arcs et de cimeterres […] on a construit à bord de la Réale, principale galère de France, une véritable chambre pontificale, tendue de brocard, de soie d’or. Le pape fit donc sa croisière méditerranéenne installé sous une tente de damas rouge, vert et jaune, qui tombait en une espèce de longue traîne jusque dans la mer. 

[…] Le samedi 11, l’escadre pontificale arrive […]. François Ier, après avoir accueilli le pontife en Fils aîné de l’Eglise, le conduit au milieu de “très nombreux tirs d’artillerie” jusqu’au Jardin du Roi, demeure des hôtes de marque”.

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Une revue navale a ensuite lieu devant les îles de Marseille.

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L’échange de cadeaux entre les époux, estampe d’Antoine Caron
 
 
Honorat de Valbelle : Le mariage de Catherine de Médicis et Henri d’Orléans à Marseille vu par un bourgeois de la ville
 

C’est au cours de cette cérémonie de mariage qu’est mise en évidence l’amitié entre Sampiero et Jean du Bellay, l’un des plus proches conseillers de François Ier. P. 33

A la cour de France, Sampiero connaît quelques hauts personnages, de vieux soldats sous lesquels il a de loin plus ou moins guerroyé, mais des diplomates aussi dont le cardinal Jean Du Bellay (1492 – 1560), un des proches du Roi […] La 1ère rencontre avec Sampiero a […] dû se faire au sein de la chancellerie pontificale, dans l’entourage du cardinal Hippolyte, vice-chancelier, à la petite cour duquel appartenait Sampiero en fait depuis 1512. Après quoi, Du Bellay vint en France assister aux noces de Catherine de Médicis. D’où 2ème rencontre possible…”.

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©CDAS

Il est […] intéressant pour Sampiero de commencer à graviter dans l’ombre rouge d’un grand diplomate français, membre de la Curie romaine, au moment même où les tensions recommencent à monter en Europe entre François Ier et Charles Quint, d’autant plus que ces rapports à nouveau conflictuels prennent leur source sur un théâtre que Sampiero commence à bien connaître: la Méditerranée” .

P. 34 L’auteur et le dessinateur prennent aussi prétexte de cette rencontre pour évoquer un autre sujet: le fait que Sampiero ait pu faire acte de candidature pour devenir l’assassin potentiel de Charles Quint. Si on s’en tient à la version des historiens, le « témoin historique » de cette affaire, Pierre de Bourdeilles, seigneur de Brantôme n’évoque ce fait qu’en avril 1536 soit 3 ans plus tard.

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Pourquoi vouloir se débarrasser de l’Empereur, maintenant la paix revenue sur l’Italie? C’est que Charles Quint ne peut admettre que François Ier se soit allié avec Soliman II le Magnifique, sultan de l’Empire ottoman en février 1536. Une alliance qui permet, outre des conditions de commerce très favorables pour les Français au Levant, de “peser continuellement sur les marges orientales” de l’empire de l’éternel grand rival, Charles Quint.

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Portrait des alliés, peints séparément. Oeuvre attribuée à Le Titien

Furieux, le 17, à la faveur d’un consistoire, l’Empereur Charles Quint, de passage à Rome, prononce un violent réquisitoire en espagnol à l’encontre du Roi français, en présence du Pape Paul III Farnèse. Il s’agit en quelque sorte d’isoler François Ier et de le discréditer auprès de l’un de ses principaux alliés, le Pape.

Notre témoin historique, Pierre de Bourdeilles, indique alors que Sampiero “aurait proposé à François Ier d’assassiner Charles Quint. »

« Est-ce vrai ou s’agit-il d’une fable? La question est difficile à trancher. Il est évident qu’on ne peut trouver aucune trace de cette proposition dans la correspondance de Du Bellay, cardinal qui ne peut officiellement commanditer l’assassinat de l’Empereur, Roi Catholique et 2ème chef de la Chrétienté après le Saint-Père. On ne peut trouver non plus aucune trace de cette proposition, a fortiori, dans celle du Roi, souverain Très Chrétien et beau-frère de l’Empereur”(p. 117).

Toujour selon Michel Vergé-Francheschi, Brantôme raconte que Sampiero aurait envisagé de commettre l’assassinat à Rome, à proximité du Pont du Saint-Ange dont il aurait sauté une fois le méfait commis pour rejoindre la rive lointaine en bon nageur qu’il est. Cependant le Roi aurait refusé d’accéder à la demande, « disant que le coup était de trop grande importance et que de cette façon-là il ne fallait pas se défaire des Grands,  bien qu’ennemis« (p. 69 in « Un ami de Brantôme, Sampiero Corso (1498 – 1567) et les Ornano« , La diplomatie au temps de Brantôme: rencontres de Brantôme en Périgord, Presses Universitaires de Bordeaux, 2007).

Mais revenons à 1935. A la mort d’Hippolyte, assassiné à 24 ans, Sampiero sert un autre Médicis, Côme puis passe au service du français Du Bellay à Rome. Ce dernier est en effet nommé cardinal le 21 mai 1535.

Au cours de ce service, les désirs de conquêtes italiennes reprennent, les vieux ennemis s’affrontent à nouveau et Sampiero intervient dans le Piémont en 1536 aux côtés de Guillaume Du Bellay, qui n’est autre que le frère aîné du cardinal! Il participe ainsi à la défense victorieuse de Fossano.

« A Fossano, dans une sortie impétueuse contre les assiégeants, il est blessé d’un coup d’arquebuse  » la main, et il étonne l’armée par sa bravoure.  » Sainct-Pètre Corse, dit du Bellay, qui estoit « ordonné à la garde du bastion, donna dedans » les tranchées en telle furie que d’arrivée y tua « vingt-cinq ou trente hommes et contraignit » les autres à prendre la fuite ». (Du Bellay, t. XVIII, p. 477 cité par Jacques Rombaldi, Sampiero Corso, Colonel Général de L’Infanterie Corse Au Service de la France, 1887).

Le Roi François Ier souhaitant ensuite exploiter cette victoire, Sampiero devient alors le bras armé d’un 3ème Du Bellay, Martin et gagne la Provence.

Malheureusement, lors du siège de la région, Sampiero est capturé au cours d’une embuscade tendue au niveau de l’actuelle Brignoles.

A peine libéré, en août, “Sampiero, Sampetre Corse”, combattant réputé pour sa bravoure est alors choisi par le fils de François Ier, Henri, jusqu’alors duc d’Orléans, nouveau dauphin de France, pour faire partie de sa Maison militaire, sur recommandation de Catherine de Médicis son épouse”. Il reprend donc aussitôt du service sur les champs de bataille.

Pp. 35 – 40 Quelques jours plus tard, lors du siège de Perpignan (23 août 1542), le secteur tenu par le Corse subit l’attaque d’“un fort contingent espagnol [l’Empereur d’Allemagne, Charles Quint, est aussi Roi d’Espagne], 500 hommes, mais “il les reçut (…) de si bonne sorte et, sans les faire languir, qu’après les avoir mis en pièces, il accompagna le reste à coups de piques dans les fossés […] Sampiero, blessé à la gorge au cours de ces combats, reçut du Dauphin une chaîne d’or et François Ier lui accorda “pour avoir sauvé le Dauphin” le droit d’ajouter des fleurs de lys à ses armes donnant ainsi au blason de Sampiero une véritable allure médicéenne. Le bruit de cet exploit fut tel que l’ambassadeur de Florence en France, Tommaso Marini, signala à Côme Ier la blessure de Sampiero”.

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©DCL éditions

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Sampiero in Jean-Ange Galletti, Histoire illustrée de la Corse, Paris, 1863

Avec un collier d’or?

SCT128Le blason des Médicis à partir de 1425 porte 3 fleurs de lys d’or par « concession » obtenue auprès du Roi de France, Louis XI

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Les armes de Sampiero Corso, d’après un sceau conservé à la BN.

Les mêmes avec cette fois le lys, dans la collection Clairambault, 917, en noir et blanc puis en couleur avec une petite variante.

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« Armes: d’argent au lion de gueules, au chef d’azur chargé d’une fleur de lis d’or ».

 Source: François Demartini, Armorial de la Corse, Tome II et III, Editions Alain Piazzola, 2003.

Il faut plus qu’une vilaine blessure pour abattre le vaillant colonel. Celui-ci continue de prendre part aux combats, le siège de Coni (à proximité de Turin) du 8 au 15 décembre 1542 pendant lequel il est “presque assommé” selon Montluc puis dans le “Hainaut” (fin 1543) et encore à Cerisoles dans le Piémont en avril 1544 ou à Saint-Dizier dans la Marne et enfin Montreuil-sur-Mer (Boulogne) qu’il défend successivement entre l’été et le début de l’automne 1544. Lors de cette dernière bataille, la présence de Filippo, frère cadet du général est attestée. Il commande 500 fantassins corses et italiens mais meurt malheureusement “frappé à la tête d’un coup d’éclat d’artillerie”.

Si Sampiero va de champs de bataille en champ de bataille et se déplace de région en région, c’est que malgré la paix de Crépy-en-Laonnois finalement signée avec l’Empereur en septembre 1544, le royaume de France doit encore faire face aux Anglais, alliés de l’Empereur et qui n’ont pas accepté l’arrangement.

Mais le Dauphin, son protecteur se brouille momentanément avec son père et est donc exclu des opérations militaires avant de décéder le 9 septembre 1545.

Sans obligation désormais, il est temps pour Sampiero de rentrer chez lui. P. 41. Plusieurs raisons sont évoquées pour expliquer cette décision. P. 42.

  • Suite à la mort de son frère, Sampiero demeure le seul héritier mâle de sa famille.
  • Vannina, sa promise est en âge de procréer. Elle a 18 ans au moins.
  • Au XVIème siècle, il n’est pas rare de voir des Corses ramener pieusement les leurs, morts en Terre Ferme, jusque dans leur village”. Or, Filippo vient de mourir.
  • Dernière raison non retranscrite: Sampiero a peut-être été chargé de recruter des matelots en Corse face à la Royal Navy naissante.

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©DCL éditions

Le premier tome se clôture sur les épousailles de Sampiero et de Vannina, célébré début juin 1545 “sans doute. D’une part parce que sur la côte Nord de la Méditerranée chrétienne on ne se marie que rarement en mai, mois de la Vierge, d’autre part parce que Sampiero envoie le 14 juin 1545 aux autorités génoises, un courrier faisant état de cette célébration”.

Il prépare cependant le lecteur à un second et dernier tome encore plus riche en retournements (si cela pouvait être!) et en trahisons en faisant apparaître des tensions palpables et des blessures mal refermées.

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©DCL éditions

L’album ne s’étend pourtant pas sur les raisons et les conditions de l’alliance. On peut retenir d’après les travaux des historiens que :

  • Certes, Vannina est l’unique héritière du “fief” paternel d’Ornano mais, à l’échelon français, génois ou européen, Francesco d’Ornano n’est rien. […] C’est en réalité Sampiero qui constitue une magnifique alliance, lui dont toute l’Europe parle, les grands capitaines tels Brantôme ou le baron de Fourquevaux, les maréchaux de France comme Montluc, les “grands” tel Côme ou Catherine de Médicis. C’est Sampiero qui est attaché à la maison militaire du futur Henri II. […] Vannina offre surtout sa “naissance” alors que Sampiero offre lui sa puissance. Ce que Vannina offre en ancienneté lignagère, Sampiero l’offre en illustration militaire. […] Ce que Sampiero a de gravéesur son corps, c’est l’Histoire européenne de la première moitié de son siècle. A première vue mais à première vue seulement, ce mariage s’inscrit dans la biographie de Sampiero comme une véritable duperie “.
  • Vanina est jeune et Génoise de coeur. “Elle aspire à tout ce qui caractérise un avenir lointain, encore inimaginable pour une jeune femme de 1545”, la modernité et l’aspiration à la liberté.

Suite et fin de l’épopée de Sampiero avec l’article Le « roi des Corses » à paraître prochainement…

Sampiero Corso, Tome 1 Le Colonel, DCL édition, 2012.

SCT118©Rückstuhl

1 – Film de présentation de la BD

2 – Interviews du dessinateur Rückstuhl

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