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OB6J19442Les “Magnificent Eleven” (les “11 magnifiques”), c’est sous ce nom que sont souvent désignés les clichés passés à la postérité du photographe Robert Capa, les seuls du jour du Débarquement de Normandie (6 juin 1944) depuis les plages. Magnum Photos, associé à Aire Libre / Dupuis, propose un album hommage à l’un de ses fondateurs, un travail “intelligent” d’une cinquantaine de pages, mêlant photos et bandes dessinées, autour des circonstances ayant entouré la prise de ces mythiques photos.

Cet ouvrage se démarque tout d’abord de par son format original, à l’italienne ou paysage (le côté le plus long du document est en haut). Cela permet de mettre en valeur les reproductions photos dans un format proche d’un tirage papier de l’époque ainsi que de démarquer cette production, à la manière d’un livre-objet.

La multiplicité des angles choisis permet d’apprécier les différentes anecdotes relevant de la grande et de la petite histoire. Ainsi, on comprend comment le photographe reporter d’origine hongroise Robert “Bob” Capa est amené à participer au Débarquement, lui, ce dandy flambeur (il joue au poker et parie beaucoup), engagé, proche de l’intelligentsia (de John Steinbeck, d’Ernest Hemingway ou de Gerda Taro notamment), déjà présent sur les théâtres de la guerre d’Espagne (1936-1939), de la résistance chinoise à l’invasion japonaise (1938) et sur le débarquement de Provence.

 » Pour un correspondant de guerre, louper un débarquement, c’est comme refuser un rendez-vous avec Lana Turner. » Robert Capa

 

En effet, parmi des centaines de correspondants de guerre, seuls un certain nombre sont accrédités pour suivre le grand jour : le “pool des photographes de presse du Front occidental” dont John Godfrey Morris, rédacteur photo du Bureau de Time-Life s’est vu confier la responsabilité par l’état-major interalliés commandé par le Général Dwight D. Eisenhower. Parmi eux, on trouve une frange encore plus restreinte de photographes: 6 avec Robert Capa (Bob Landry, Ralph Morse, George Rodger, David Scherman, Frank Scherchel).

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©Dupuis

Les photos prises sur place seront destinées à alimenter la presse après censure (aucun cliché de soldat mort ne pourra être prise). Alors, comment expliquer que seules les photos de Capa sont devenues célèbres? Le jeu des circonstances en partie car les pellicules du second photographe, Bob Landry, seul autre photographe engagé sur cette opération (au niveau de Utah Beach), disparaissent malencontreusement lors de l’envoi pour édition.

«  Si tu as raté ta photo, c’est que tu n’étais pas assez près… » Robert Capa

 

Capa, contrairement à Landry qui reste au large comme beaucoup d’autres reporters, débarque de l’USS Henrico et participe à la première vague sur la plage “Easy Red” (Omaha Beach) face à Colleville-sur-Mer. Ce qui vaut un magnifique panoramique dépliable du front.

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© Le guide des plages du jour J

Quelques cartes sur Omaha Beach

Omaha Beach, seule trouée dans les 30 km de falaises qui séparaient Utah Beach des plages du débarquement britannique, était peu propice à un assaut amphibie. Flanquée de part et d’autre de falaises de 30 m de haut, la plage se fermait sur un remblai abrupt de galets et sur des dunes. Derrière encore s’étendaient sur 200 m des marais salants qui butaient sur un escarpement et qui étaient coupés en quatre endroits par des failles. […] Zone d’assaut évidente sur cette côte de falaises, la plage était bien défendue. Des obstacles minés, des cadres de fer, des pieux en bois, des hérissons d’acier jonchaient le sol. En haut des dunes couraient des barbelés et un muret en béton. Des fossés antichars quadrillaient le marais, largement miné par ailleurs. Des deux extrémités de la falaise, des canons de 75 et de 88, abrités derrière des murs épais de près d’un mètre, pouvaient ratisser la plage. Face à celle-ci, regroupés autour des chemins, se trouvaient des blockhaus, 8 emplacements pour gros canons, 35 casemates, 18 canons antichars et 85 nids de mitrailleuses”.
John Man, Atlas du débarquement et de la bataille de Normandie, 6 juin – 24 août 1944, Editions Autrement, 1994.

 

                                  Les défenses allemandes à Omaha Beach

 

Le dessin en nuances de noir et de gris, permet de recréer l’atmosphère de chaos des combats, de montrer les risques pris pour effectuer les clichés au coeur de l’action, la peur qui fait trembler le photographe, les difficultés pour changer de pellicules d’après l’autobiographie de Capa… A l’époque, le magazine Life ira même jusqu’à prétendre qu’”en raison de l’extrême tension du moment, Capa a bougé d’où le flou des photos”, en anglais “Slightly out of focus” (un titre que Capa reprendra plus tard pour son autobiographie). L’intensité et l’émotion sont palpables à chaque vignette. La dramatisation de l’instant est parfaitement retranscrite, la grossièreté du grain et le flou en moins.

Surtout, ce choix lit irrémédiablement le dessin aux photos, sans couleur. A la manière d’un Steven Spielberg (Il faut sauver le soldat Ryan), l’éditeur Thierry Tinlot, en fin connaisseur de la BD, est en effet parti du principe suivant: « Si on dézoome et qu’on prend le contre-champ [des photos] […], on voit quoi?« . D’autant que le récit reprend quasiment mot pour mot ceux du témoignage de Capa dans son autobiographie.

Les photos sont là, tu n’as qu’à les prendre” Robert Capa

Appareil photo vissé au visage, dans un style qui lui est propre, soumis à une instabilité de tous les instants, sans mise au point nette mais bien cadré et avec son sens inné du récit, un imperméable Burberry sur le dos, celui que la Revue photographique anglaise Picture Post proclame comme étant « le plus grand photographe du monde » en 1938, capture en direct l’histoire qui s’écrit (« l’instant décisif » de Cartier Bresson), immortalise « Bloddy Omaha » (la sanglante) avec ses 4 000 morts sur 8km de plage (50% des pertes du jour). Ce juif communiste exilé par la force des choses (il résidait en France jusqu’à la guerre) prend en quelque sorte sa revanche, lui qui est en quête permanente de la photo différente « du cliché de guerre traditionnel et répétitif ».

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©Dupuis

J’étais l’envahisseur le plus élégant du lot” Robert Capa

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©Dupuis

 

Malheureusement, cette marque d’élégance ne survivra pas longtemps. En effet, Capa expliquera dans ses mémoires qu’il s’en est débarrassé avant de regagner une barge car trop lourd (il le portait sur son bras) et l’a lancé à la mer.

Ce n’est pas toujours facile d’être un témoin, impuissant à faire quoi que ce soit d’autre que d’enregistrer les souffrances autour de soi” Robert Capa

Les instantanés représentent la première vague d’assaut progressant difficilement dans l’eau, ou cherchant à s’abriter sur la plage derrière les tétraèdres installés par l’ennemi, lorsqu’il ne s’agit pas d’un char en progression.

La question de l’identification de l’un des GI “couché” mis en vedette dans le cliché “A face in the surf…” (classée comme “une des 100 meilleures images du XXème siècle”) et identifié pendant longtemps comme étant Edward K. Regan (Compagnie Kilo, 3ème Bataillon du 116ème Régiment d’infanterie, rattaché à la 1ère Division) est largement abordée.

Sur le cliché flou, un soldat, à peine débarqué d’une barge, sur le ventre, tente de se fondre à l’eau pour éviter de constituer une cible de choix. Sous le feu nourri de l’ennemi, malgré le poids de son équipement trempé, de son gilet et de sa mitrailleuse, il essaye de se frayer un passage vers la rive à plus de 100 m de là, au travers des corps flottants et du matériel abandonné à la dérive. Il parvient à proximité d’un hérisson dont il entend se servir. Celui-là même où se trouve déjà Capa. Selon certains éléments, Capa l’aurait sauvé de la mort après qu’il ait été blessé à l’épaule.
Cette photo symbolise à elle seule toute l’audace de ces hommes débarqués de nulle part et offerts sans réelle protection au feu ennemi.

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©Capa

Le récit du GI et ses souvenirs sont repris et confronté à un problème de taille, le timing. Capa, raconte dans ses “mémoires” qu’une fois sur la plage, va enchaîner près d’une centaine de photos (entre 106 et 72 selon les sources) en près d’une demi-heure mais, à court de pellicule et ne pouvant recharger dans l’eau, il rembarque, non sans mal, environ une heure trente après. Un dernier cliché avec l’un de ses deux Contax II sur la barge qui éloigne, un dernier sursaut d’énergie pour aider au transfert des blessés avant de tomber dans les pommes et d’être évacué par erreur. Dans la confusion, la rumeur puis l’officialisation de son décès au cours des opérations se répand d’ailleurs rapidement dans le milieu…

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©Dupuis

La guerre s’est comme une actrice qui vieillit: de plus en plus dangereuse et de moins en moins photogénique” Robert Capa

Sur les 4 films, seul 1 s’avérera exploitable car, ironie du sort, les conditions de développement se déroulent dans la précipitation et un accident de séchage se produit dans le laboratoire du Time-life magazine à Londres. On apprend également que sur “11” clichés, en réalité, seuls 10 existent car un négatif a été perdu. En outre, 70 ans après, seules 8 photographies possèdent encore leur négatif original et les 2 derniers sont des contretypes.

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©Dupuis

 

Sa couverture de la Seconde Guerre Mondiale vaudra à Capa la Medal of Freedom en 1947 et confirmera sa notoriété. Elle lui permettra entre autre de créer en collaboration (Henri Cartier-Bresson notamment) et en toute indépendance la coopérative photographique Magnum (1947), la première du genre. Elle permet aux photographes de garder l’intégralité des droits de leurs travaux.

Capa demeurera marqué à vie par la “douleur des autres” propre aux guerres. Il périra d’ailleurs à l’âge de 41 ans, en marchant accidentellement sur une mine anti-personnelle au cours d’un reportage de couverture de la guerre d’Indochine, près de Thai-Binh, le 25 mai 1954.

L’album comporte en annexes, outre le fameuses photos, une biographie de Robert Capa, un focus sur le 6 juin, sur le travail de Capa et enfin sur le nouveau travail d’identification mené par le Colonel de réserve du corps médical de l’armée américaine, Lowell L. Getz qui, en 2007, à partir de recherches dans les archives de l’US Army, identifie le soldat couché comme étant finalement le Private First Class Huston “Hu” Riley de la Big Red One, Compagnie Fox, 1er Bataillon, 1er Régiment d’infanterie.

Un livre fouillé, complet et très pédagogique, qui permet d’aborder la grande histoire par le petit bout de la pellicule… même si Capa lui-même a avoué que son récit avait été quelque peu modifié!

« Écrire la vérité est tellement difficile, alors pour la traduire je me suis permis de faire quelques retouches à ma façon. Tous les événements et les personnages de ce livre sont fortuits et ont un certain rapport avec la vérité. »
 

De plus, la version des événements du 6 juin 1944 par Capa ainsi que l’histoire du développement de ses photos est remise en cause par de récents travaux de A.D. Coleman, un ancien critique du New York Times. Des allégations qui relancent la polémique sur la notoriété des fameux clichés.

 

 

Omaha Beach, le 6 Juin 1944 , Dupuis, 2014.

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©David Scherman—Time & Life Pictures/Getty Images

 

1 – Le saviez-vous?

Les photographies de Robert Capa lors de la guerre d’Espagne ont inspiré Pour qui sonne le glas à Ernest Hemingway. Robert Capa lui-même a semble-t’il inspiré le personnage de Boro.

2 – Interview du scénariste Jean-David Morvan et du dessinateur Dominique Bertail

Seconde interview

3 – John Morris parle de Robert Capa (en anglais)

4 – Le récit du Débarquement par Robert Capa (en anglais)

5 – Ils en parlent

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