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06-505724-recadre© Invalides, Musée de l’Armée

MDS

En effectuant des relectures pour un article à venir, j’ai été amenée à m’interroger sur la réalité de certains événements figurant dans l’album Le Comte des Lumières, premier tome de la série Saint-Germain chez Glénat.

En effet, des pages 13 à 15, l’action se déroule pendant la célèbre bataille de Fontenoy le 11 mai 1745, en Belgique actuelle. Elle met en scène le Maréchal Maurice de Saxe, commandant l’armée royale française. Or, détail d’importance, ce dernier apparaît très diminué voir au plus mal. Il a énormément gonflé, au point de ne pouvoir se déplacer sur le champ de bataille. Le Roi, Louis XV, accompagné d’un médecin, se rend donc à sa rencontre. Diagnostiquant une hydropisie morbide, le dénommé Monsieur de Laperonny souhaite saigner le malade.

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©Glénat

Qu’en est-il donc historiquement? Le mal invoqué était-il celui dont souffrait réellement le Maréchal de Saxe? Comment et par qui a-t-il été pris en charge?

1 – L’hydropisie, une maladie crédible?

L’hydropisie est un épanchement ou un œdème qui provoque effectivement des gonflements.

Malheureusement, peu de notices biographiques récentes concernant le Maréchal de Saxe ou d’articles concernant la bataille de Fontenoy semblent s’appesantir sur ce « détail ».

Il faut donc s’en tenir à des récits ultérieurs. On peut ainsi se référer à l’ouvrage Le maréchal de Saxe par le comte de Seilhac (Amyot, 1864). En effet, celui-ci s’appuie sur différents témoignages et récits « contemporains » du personnage ainsi que l’explique la préface.

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©Google

Les extraits qui suivent retracent les allusions au sujet.  

Le 9 mai

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Le 11 mai, le jour de la bataille de Fontenoy
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M-S4« Hydropique » signifie atteint d’hydropisie. Ainsi, ne devrait-il y avoir aucun doute sur la maladie. Cependant, ce serait ignorer que ce terme recoupe de nombreuses maladies, dont celles correspondant à une maladie de poitrine ou une maladie des testicules.

Il n’en demeure pas moins que le grand Voltaire témoigne d’un état de santé très défaillant.

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Même si sur le front, le Maréchal ne va pas s’économiser, d’après ses dires.

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Un peu plus loin, il écrit encore: M-s16

Dictionnaire historique des événemens remarquables (Ladvocat, 1824) ©Google

Un dernier texte apporte d’autres précisions sur la manière dont Maurice de Saxe finit par faire usage d’une « carriole » pour se déplacer sur le champ de bataille pour continuer à distiller ses ordres et finalement participer activement à la victoire de Fontenoy.

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Biographie universelle, ancienne et moderne, ou, Histoire par ordre alphabétique de la vie publique et privée de tous les hommes qui se sont fait remarquer par leurs écrits, leurs actions, leurs talents, leurs vertus ou leurs crimes, Volume 40 (Michaud, 1825) ©Google

C’est pourquoi la très documentée BD Fontenoy (Editions des Archers, 1987) représente en permanence notre tacticien en « chaise » en osier.

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© Editions des Archers

Le seul problème de cette représentation, c’est qu’elle n’est pas contextualisée et qu’on a l’impression que le Maréchal se déplace ainsi par goût et non pas par nécessité. D’autant qu’il semble ne porter aucun stigmate visible de sa maladie…

En ce qui concerne l’hydropisie, une remarque supplémentaire: s’il a fallu effectuer une ponction du type paracentèse péricardique, cette opération demeure délicate même aujourd’hui, c’est dire la résistance hors norme du patient mais également la dextérité du praticien qui l’a exécutée.

Tentons à présent de savoir de qui il s’agissait.

2 – Quel médecin pour soigner cet important patient?

Le « Monsieur de Laperonny » évoqué par la bande dessinée n’existe pas en tant que tel. Cependant, l’orthographe des noms n’étant pas toujours standardisée, on peut donc estimer qu’il est fait allusion à François Gigot de Lapeyronie, effectivement l’un des chirurgiens de Louis XV et fondateur de l’Académie de chirurgie. Ce dernier a laissé son nom concernant une maladie.

Plusieurs sources accréditent plutôt la guérison à Jean-Baptiste Sénac, « médecin de la Maison royale et de l’hôpital de Versailles, puis médecin consultant du roi (1738)« .

Il en est notamment crédité dans le Dictionnaire historique de la médecine, ancienne et moderne: ou Précis de l’histoire générale, technologique et littéraire de la médecine, suivi de la bibliographie médicale du dix-neuvième siècle, et d’un répertoire bibliographique par ordre de matières, Volume 4 (Béchet jeune, 1839).

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 ©Google

Un autre document vient corroborer cette version: Paris – Versailles et les provinces au 18e siècle: anecdotes sur la vie privée de plusieurs Ministres ,Évêques, Magistrats célèbres, Homme de Lettres etc. connus sous les règnes de Louis XV et Louis XVI (Gosselin, 1823). Il ajoute d’ailleurs une anecdote cocasse à propos du peu de courage du médecin.

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©Google

 Il n’aurait pas officié seul pour autant.

« Maurice prend congé du roi le 31 mars, et quelques jours après il arrive à la frontière de Flandre. Les soins de son médecin ordinaire, Sénac, et du chirurgien-major de ses houlans, M. Roth, le régime sévère qu’on lui impose, un traitement indiqué par l’illustre chef des animistes, le professeur Stahl de l’université de Halle, surtout l’ardente volonté du malade, lui permettent de déployer une activité prodigieuse au milieu des plus cruelles douleurs. « 

 Maurice de Saxe: étude historique d’après les documents des archives de Dresde (M. Lévy, 1865)

Malgré quelques éclairages supplémentaires, les conjectures demeurent donc de mise tant sur le mal dont souffrait le Maréchal de Saxe que sur le traitement ou le/les praticien(s) qui l’a/ont exécuté. Ce qui permet en définitif à l’auteur et au dessinateur de bandes dessinées d’interpréter comme ils le désirent un évènement historique pourtant fort documenté sur de nombreux aspect, voir de faire intervenir un personnage baigné de mystères tel que le Comte de Saint-Germain…

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