La Grande Guerre d’un Sammie

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Tout d’abord un petit mot pour vous confirmer que ce blog n’est pas mort. Un changement d’orientation personnel survenu à la fin du 1er trimestre 2017 a entraîné de nombreux bouleversements dont un récent déménagement et donc moins de temps pour écrire des chroniques de fond et même compromettre le rythme de mes publications sur l’Ephéméride en bulles. J’ai donc maintenu une activité minimum via la page FB de ce blog. A l’occasion des congés estivaux, j’espère cependant pouvoir augmenter mes publications de quelques nouveaux articles, en attendant de savoir si mes nouvelles fonctions à la rentrée me permettront de revenir à une production plus régulière.  Bonne lecture!

En flânant au Quartier Latin à Paris pour me changer les idées après avoir ouvert moults cartons de déménagement, j’ai découvert au rayon Histoire d’un grand libraire ce petit volume de la taille d’un petit carnet de croquis (16,7 x 11 cm): La Grande Guerre vue par les Américains avec en sous-titre Carnet du Cpt. Alban B. Butler Jr. de la First Division, 1917-1919 (Albin Michel, 2017). Je n’ai pas mis longtemps à me laisser convaincre que sa lecture serait des plus intéressantes.

Publié à l’origine pour marquer le 10ème anniversaire de la Grande Guerre (1928), cet opus intitulé Happy Days! (A Humorous Narrative in Drawings of the Progress of American Arms, 1917_1919) dans sa version originale, met en valeur 100 dessins originaux du Capitaine américain Alban B. Butler Jr., qui a participé à l’engagement du corps expéditionnaire américain (American Expeditionary Force ou AEF) pendant le conflit.

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Une couverture des premières éditions

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Couverture de ré-éditions de 2011 et 2016

La « chronique » de Butler couvre son embarquement vers le Vieux Continent en septembre 1917 jusqu’au retour aux Etats-Unis, après l’Armistice, en septembre 1919 (après un épisode d’occupation de l’Allemagne vaincue).

Né le 9 août 1891 à San Francisco, Butler grandi dans une famille à l’abris du besoin : son père est Président de la National Oil & Development Co. (pétrole) à Oklahoma City. 

Engagé début 1917, cet ancien de Yale et Harvard suit un entraînement à Fort Myer (Virginie). A l’issue, il est nommé Sous-lieutenant (artillerie de campagne). Il rejoint la 1ère Division d’infanterie américaine (1st ID) en décembre de la même année. Il prend alors part à toutes les batailles majeures. 

A partir du 11 octobre 1918, il devient l’aide de camp du Major Général Charles Pelot Summerall qui commande la 1ère Div Inf américaine de juillet à octobre 1918. Butler est promu Capitaine le 1er octobre 1918. Détenteur d’une Croix de Guerre (18 juillet 1918), il sera démobilisé le 15 octobre 1919.

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« Vivrai-je assez longtemps pour combattre? » (p. 51) ©Albin Michel

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« Saint-Nazaire« , p. 53 ©Albin Michel

A son retour, il rejoint l’industrie pétrolière et connaît une carrière prospère à Oklahoma City. Il se marie également la même année mais n’aurait pas eu de descendance viable (la préface mentionne qu’il n’avait pas d’enfants contrairement au site Findagrave.com que j’utilise ici pour les nombreux détails qu’il donne sur l’auteur). Il meurt le 15 janvier 1949  (la préface indique « En 1948, il mourut d’un infarctus » p. 17) et est enterré au cimetière de West Point (Section I, emplacement 71). 

Et le dessin dans tout cela? Parallèlement à ses activités d’aide de camp pendant le conflit, Butler va régulièrement mettre à profit les talents de caricaturistes développés pendant ses années à Yale (il publiait dans le journal de l’Ecole). Son travail a même fait l’objet d’une publication en 1913 et quelques dessins de cette époque sont encore disponibles à la National Library of Ireland (fond au nom d’un camarade de promotion de Butler. Attention, les vues correctes des documents ne sont possibles que sur place). 

Empruntant à la tradition des journaux américains qui dédient une page aux bandes dessinées drôles et caricaturales (les funny papers), il relate au profit des journaux d’information de ses unités d’appartenance des expériences du quotidien et des anecdotes marquantes. L’humour comme moyen de maintenir le moral des troupes! « Le soldat possède un humour bien à lui, qui l’aide à garder le moral malgré ce qu’il endure. » (Charles P. Summerall, Préface de l’édition originale, p. 23) Il va sans dire qu’on est à l’opposé de l’oeuvre d’un Otto Dix. 

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Otto Dix, Toter Sappenposten / Sentinelle (de sape) morte, Collection de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne ©ESRNILGR

Il ne semble pas qu’il ait fallut beaucoup pousser Butler pour qu’il dessine, parfois de manière quotidienne, dans les journaux de tranchées. En témoigne la publication d’un album d’une quinzaine pages dès 1917 sur son expérience des camps d’entraînement avant projection en Europe (consulter ici).

Le travail de Butler était a priori très apprécié; d’autant qu’à cette époque, les gazettes s’échangeaient très aisément entre unités, y compris françaises. « L’homme capable d’entretenir cette légèreté (et, partant, le moral des troupes) est un atout essentiel pour n’importe quel commandement. Le capitaine et aide de camp Alban B. Butler Jr. possède 2 talents rares: un solide sens de l’humour, et la capacité à l’exprimer de manière artistique. Il a, pour ainsi dire, manié la plume avec autant de force que l’épée, et ses dessins humoristiques constituent un précieux compte rendu de ces jours de tension et de combat qui étaient notre lot quotidien il y a dix ans. Pour les vétérans et ceux qui les ont suivis dans leur grande aventure, ces dessins réveilleront les souvenirs heureux de moments agréables, lorsque les tourments qu’ils ont pu endurer auront été oubliés » (Charles P. Summerall, Préface de l’édition originale, pp. 23 à 24).

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« La plus belle batterie » Compétition pour la meilleure décoration de l’emplacement des batteries, juillet 1918 p. 141 ©Albin Michel

A peu près la moitié de la production de Butler avait été publiée à son retour au pays. Par la suite, c’est lui qui a présenté à la Société de la Première Division du corps expéditionnaire américain les « dessins et l’a autorisé à les rassembler dans un livre, pour qu’ils soient préservés » (p. 26). Il a par ailleurs renoncé à ses droits d’auteur ce faisant. Il faut dire que Butler continue à dessiner et à éditer certains de ses projets à l’instar d’une planche représentant 12 politiciens des années 20

Sans qu’on dispose des détails de sélection, 100 planches ont été retenues et organisées de manière chronologique. Afin de mieux en percevoir le contexte, un titre et une « légende » (élaborée par qui? sur quelle base?) ont été ajoutées en vis-à-vis des croquis. On dispose ainsi parfois d’une date approximative permettant de situer tel ou tel évènement. 

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©Albin Michel

On peut cependant raisonnablement penser que le choix a consisté à mettre en avant quelques uns des épisodes glorieux du « Big Red One« , surnom de la 1ère Div Inf (en référence à la couleur de son patch selon la légende).

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2 légendes concernant l’appellation de « Big Red One » – Extrait d’archives en ligne de la First Division

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Patch en couleur de la 1ère Div Inf

En effet, la 1ère Div Inf est particulièrement fière d’avoir été la 1ère unité américaine à monter au front et à combattre en France. Elle s’est illustrée à Soissons (mi-juillet 1918) un épisode souvent considéré comme le tournant de la guerre, à Saint-Mihiel puis lors de l’offensive en Meuse-Argonne. Elle a connu son premier engagement majeur à Cantigny.   

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Les engagements principaux de la 1ère Div Inf pendant la Grande Guerre (extrait d’archives en ligne de la First Division)

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Ordre de bataille de la 1ère Div pendant la Première guerre mondiale ©Wikipédia

En ce qui concerne le style adopté par Butler pour ses caricatures, on constate que mis à part les autorités militaires, le traitement des visages est plutôt basique et simpliste. 

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« Le monde a les yeux rivés sur vous » Visite du Général Pershing en avril 1918 p. 103 ©Albin Michel

Qualifiée de « parfois un peu cynique[…], mais jamais amère[…] » (p. 32), chaque illustration est réalisée avec un sens très poussé du détail.  On sent que le dessinateur s’est approprié le sujet avant de se lancer sur un sujet et qu’une multitudes de détails ou d’anecdotes transparaissent, soit au travers des éléments de contexte, soit au travers des dialogues minimalistes.

Malgré le poste enviable qu’il occupe, ou peut-être justement grâce à celui-ci, Butler ne verse pas dans le populisme. Il n’absout pas non plus le haut-commandement de toutes ses erreurs et essaie parfois de se montrer pédagogue. Bien entendu, l’effet recherché étant de divertir, si les aspects tragiques de la guerre sont présents, ils sont « lissés » car présentés concomitamment avec des éléments et/ou un contexte plus légers. 

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« Le cantonnement » p.69 ©Albin Michel. Sur la pancarte, on peut lire 40 hommes, 8 chevaux, 1 officier.

 

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« Soissons. Lieutenant: Hé! Qu’est-ce qui te prend de tirer sur ces Marocains? Soldat: Des Marocains? Bon sang, je croyais que c’étaient des Turcs, et je sais que les Turcs combattent avec les Boches! Juillet 1918″ p. 159 ©Albin Michel.

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« Le secteur de Toul » p. 77 ©Albin Michel. Les Allemands postés en observation sur le Mont Sec disposent d’une vue imprenable sur toute la vallée, dont les positions de la 1ère Div Inf

Les dessins étant destinés aux soldats, les doughboys, ainsi qu’ils sont surnommés, alliés et ennemis ne sont pas épargnés bien entendu. 

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« Apprendre à combattre dans les tranchées » p.59 ©Albin Michel Les instructeurs britanniques enseignent le maniement des baïonnettes, les Français, des chasseurs alpins ici, l’usage des armes telles que les grenades…

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« La charge de la cavalerie française » Juillet 1918 p. 161 ©Albin Michel. Au passage, on constate que le changement de paradigme sur la manière de mener un conflit est conscient. Il en va de même en ce qui concerne le recours aux « nouvelles technologies ».

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« Cantigny: la première attaque américaine » p. 119 ©Albin Michel

Butler décrit également à l’occasion la vie à « l’arrière », souvent loin des préoccupations du front. Une sorte de havre consacré au « repos du guerrier ».  

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« La bataille de Paris » Juillet 1918 p. 149 ©Albin Michel

Ce recueil de dessins constitue donc un témoignage coloré et très vivant d’une partie de la Grande Guerre, bien que biaisé du fait de son but avoué.  

Si j’ai beaucoup apprécié que l’éditeur français consacre une section en anglais afin d’inclure la totalité des textes originaux dans leur langue initiale, j’ai beaucoup regretté que les ajouts en français se cantonnent à une nouvelle préface qui apporte peu d’éléments supplémentaires à l’ouvrage et à un « adoubement » par la commission de la Mission du Centenaire qui se centre sur l’entrée en guerre des Américains dans le conflit (avant-propos de Joseph Zimet). J’aurai tellement préféré des éléments supplémentaires concernant l’auteur, le Capitaine Butler, à propos duquel peu d’informations sont disponibles sur internet (y compris sur le site des archives de la 1st ID très bizarrement). Là, pas même une photo du dessinateur. 

Dommage de découvrir par hasard que le Capitaine Butler a également participé à illustrer un ouvrage assez original concernant la Première guerre mondiale : Mademoiselle from Armentières

Mademoiselle from Armentières est un chant populaire pendant le conflit. L’éditeur Melbert B. Cary, Jr., aux commandes de la maison Press of the Woolly Whale, a, pendant l’entre-deux-guerres, publié de nombreux ouvrages liés au conflit. Parmi ceux-ci un volume dédié à la chanson et à ses multiples versions (une bonne centaine) autour du refrain: 

                                                 Oh, Mademoiselle from Armentières,
                                                 Parlez-vous,
                                                 Oh, Mademoiselle from Armentières,
                                                 Parlez-vous,
                                                […]
 Hinky dinky parlez-vous.

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©prbm.com et fpba.com

Le succès de l’opus publié en 1930 auprès des vétérans provoque 5 ans plus tard, l’édition d’un tome complémentaire, toujours illustré par Butler. 

L’ « aura » de Butler comme illustrateur auprès des connaisseurs est telle qu’en 1933, la même maison d’éditions, lui propose également d’illustrer un jeu de cartes à l’occasion des commémorations de l’Armistice (il faut dire que l’éditeur était aussi un collectionneur de ce jeu). Le jeu ainsi illustré sera dédié à une autre division, la 26ème Div Inf, également présente lors des combats de Cantigny et de Saint-Mihiel.   

Une 3ème collaboration aura lieu en 1936. Butler illustrera cette fois l’ouvrage de Mary Heaton Vorse, The Ninth Man, une journaliste pourtant connue pour ses positions extrêmes (pacifiste, radicale, sufragette). 

Concernant cette édition française de Happy Days!, même s’il s’agissait délibérément de faire disparaître l’auteur derrière « l’oeuvre » collective de la 1ère Div Inf, pourquoi alors, avec l’aide de spécialistes, ne pas avoir mis beaucoup plus en perspective les dessins par rapport au déroulement des opérations et tenter une version plus « critique »? Ceci n’engage que moi mais ici, j’ai plutôt l’impression d’avoir affaire à une oeuvre présentée de manière figée et que l’opportunisme des commémorations a pu permettre de présenter à un plus large public. 

En la matière, la seule précaution, déjà présente au demeurant dans l’édition en anglais, concerne le rôle des soldats noirs américains qui, tel que décrit, ne relève plus du « politiquement correct » aujourd’hui, ni de la réalité historique bien que correspondant certainement à une partie du ressenti des acteurs d’alors.

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« Les Sammies » Septembre 1918 p. 179 ©Albin Michel.

Je trouve enfin que le titre La Grande Guerre vue par les Américains ne sied pas à cet ouvrage, qui propose au final la vision d’un officier dans un cadre bien précis. Peut-être est-ce plus accrocheur en terme de « marketing »? Dommage en tout cas, de ne pas volontairement faire ressortir l’originalité de ce petit bijou.   

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« La salle des braves, au Valhalla » p. 229 ©Albin Michel.

La Grande Guerre vue par les Américains, Carnet du Cpt. Alban B. Butler Jr. de la First Division, 1917-1919Albin Michel, 2017.

 

1- Lire un extrait de ce livre illustré 

2- On en parle :

3- Des outils pédagogiques permettant de mettre en parallèle le travail de Butler et  le carnet de guerre d’un poilu français ayant également combattu à Cantigny, Raymond Fontanet dit Renefer, sont disponibles via ce lien (site de l’Ambassade de France aux Etats-Unis).

 

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